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L'intransigeant - 01 mars 1925


BAGNES D'ENFANTS, J'AI VU
 le Biribi des gosses…

Volontaire, tenace, anxieux, obligé de ne plus recourir aux autorisations officielles, de camoufler mes voyages et d'avoir recours plusieurs fois à des appuis inattendus, il m'a fallu plus de quatre mois pour découvrir sous son aspect véritable, de cœur avec Louis Roubaud, ce qu'est le Biribi des gosses.

J'ai fait deux voyages à Eysses, trois à Belle-Isle, un à Mettray, un dans l'Est où, non loin de Longwy, j'ai trouvé, la nuit, un enfant de patronage couché dans l'étable aux porcs; j'ai interrogé des paysans et des gardiens, plus de trente mères éplorées et autant d'enfants; j'ai vu des orphelins et des innocents, j'ai vu des coupables torturés, j'ai vu leurs larmes et leurs blessures.

Le Biribi des gosses a plusieurs visages et cent bras; il est plus vivant que jamais; il déforme, il étouffe, il tue ! La société s'en moque bien et la Ligue des Droits de l'homme aussi ; les gosses ne sont pas électeurs, et, passant par les bagnes d'enfants, condamnés d'avance, ils ne le seront jamais! Voilà pourquoi on a supprimé Biribi, mais pas encore le Biribi des gosses!

A Belle-Île, c'est un brave pêcheur que j'avais connu chez Sarah Bernhardt qui se chargea d'être mon guide. Ah! nous ne sommes pas passés par la grande porte, mais j'ai vu la corvée de sable et la corvée d'eau. Il s'agit d'épuiser les enfants sous le vent d'hiver avec un travail de forçat. Les pieds saignent, la côte est dure, mais c'est un moyen d'éducation superbe et certains gardiens savent y faire : marche ou crève ! Y Les attache-t-on encore tout nus sur le mât, pendant plusieurs nuits, là-haut, pour rire ? Mon guide n'a pas répondu.

J'ai dîné avec lui dans sa maisonnette, sur le port. Les habitants du Palais, ceux de Sauzon même, à quelques kilomètres de là, ont la honte de leur citadelle : Il se passe bien des horreurs là-dedans, mon pauvre ami... mais ce n'est pas la faute des gardiens... Il faut de la discipline !

A Eysses, pas de fausses apparences, sinon celle des murailles qui sont toujours pleines de soleil. Mais ce bagne a de l'allure: il est gardé militairement ! J'ai dû attendre quarante- huit heures pour y pénétrer, comme à Mettray, costumé en fournisseur. A l'intérieur, les surveillants sont armés. Les locaux disciplinaires ne sont que des cellules infâmes où l'enfant appellerait en vain le secours des hommes.

J'ai vu la «salle» où quelquefois, sans nourriture, il faut marcher treize heures par jour. Un gosse m'a montré ses poignets meurtris d'où les menottes avaient fait gicler le sang l'avant-veille... Mais que de difficultés pour savoir et pour voir!.…

J'ai vu le «Prétoire» où sont distribuées les punitions. Je sais que certains détenus n'ont qu'une gamelle tous les quatre jours, que, dans l'ombre où, rongés par la vermine, ils expient de vagues délits, des gosses de dix-sept ans vivent pendant des mois du régime suivant : 8 jours pain sec, 8 jours à une gamelle, puis 8 jours à deux gamelles, puis de nouveau 8 jours pain sec et ainsi de suite...

Quel est le grand criminel, dans les prisons pour adultes, qui connaît ce régime-là ?... C'est encore plus fort que les pieds crevassés dans la boue de Mettray ou que le petit domestique couchant dans la pourriture et pour lequel un patronage de Paris touche une rente de l'Etat !... Le Biribi des gosses n'est pas un mythe. Quoi qu'on vous dise, il existe, il est officiel : je l'ai vu !

Quatre mois d'enquête... C'est assez !... Je garde pour moi, avec toutes les lettres reconnaissantes déjà reçues, ce qui ne se raconte pas !... Le pêcheur de Belle-Île, en fumant sa pipe, m'a dit comment, à Lorient, on recevait les petits libérés de la colonie qui venaient pour s'engager sous la protection des lois !... Ah ! la protection des lois !...
A Eysses, qui donc oserait me prouver que le sang n'a pas éclaboussé les murs !
Ah! la protection de l'enfance !

Odieuse comédie qui réclame impérativement un dénouement. Combien de ces enfants sont-ils là, épaves des familles brisées, parce que leurs pères. sont morts pour nous !

PIERRE-PLESSIS.


Le Biribi des adultes Supprimez Biribi


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