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Le Petit Parisien - 20 septembre 1925


Le Petit Parisien 1925 09 20 article - Aristide Briand à Cocherel 1

QUELQUES "GRANDS" EN VACANCES
M. ARISTIDE BRIAND A COCHEREL

Dans l'Eure, à quelque deux lieues de la Grande route Paris-Deauville, toute retentissante du fracas du tourisme automobile, Cocherel vit sa douce existence de petit village tranquille et satisfait.
Un très petit village... presque hameau. Au pied des maisons rustiques, l'Eure promène lentement ses eaux vertes sur la chevelure flottante des herbiers. Un petit pont aux piles trapues. Un barrage dont la cascade écumante engendre la monotone chanson d'une scierie. Voilà tout Cocherel.
Levons la tête. Emergeant des bois de sapins, on distingue la crête blanche des falaises que les soldats de Du Guesclin escaladèrent vers l'an 1360. Ceux qui les gravirent, une fois, porteurs d'un fusil et d'un carnier, ont pu apprécier comme il convient l'exploit de nos rudes ancêtres, écrasés sous leur ferraille protectrice...

Cocherel est le fief de M. Aristide Briand.
Voici près de vingt ans que l'homme d'Etat est venu, pour la première fois, demander à ce frais paysage le calme réparateur des fatigues et des émotions de la politique. Au début, il se contenta de louer, en bordure de la rivière, un simple pied à terre, une maisonnette longue et basse, dont les murs disparaissent sous un jaillissement de plantes grimpantes. Plus tard, il acquit, pour quelques milliers de francs, une demeure paysanne qu'il fit aménager plus confortablement, sans rien lui enlever, à l'extérieur, de sa fruste austérité.
Dans la salle basse, meublée de vieux bahuts normands en chêne ou en poirier noirci, décorée de trophées de chasse, hures de ragots ou massacres de dix cors, M. Briand s'accôte sous l'auvent d'une large cheminée où les bûches s'élèvent en tas à côté des chenêts de fer battu. Il regrette de n'avoir pu faire, au cours de l'été, que de fugitives apparitions dans sa contrée d'élection. Entre Londres et Genève, les vacances, pour lui, furent inexistantes. La rançon du pouvoir...
Ce que je fais à Cocherel? dit-il de sa voix grave... Avant tout, je m'y repose. Je me repose en me distrayant, je me repose encore en travaillant.
Quelles sont mes distractions? La chasse... c'est-à-dire que je me promène avec mon fusil... La pêche... je trempe du fil dans l'Eure....
Quels sont mes travaux ? Eh! mon Dieu, tous ceux que l'on pratique à la campagne. J'achète des lopins de terre, j'en échange d'autres, je me tiens au courant des prix des produits agricoles en conversant avec mes voisins...
Ensuite, je vais voir mes récoltes, mon matériel de culture. Je regarde mes élèves, mes bœufs qui s'engraissent dans les prés à côté de mes vaches laitières, mes moutons qui pâturent sur les côtes...
Tout cela, pour moi, c'est du délassement, le meilleur, le plus bienfaisant des repos.
En somme, un parfait programme de gentilhomme-fermier. Comme on comprend l'homme politique de venir, de temps à autre, ventiler les miasmes des couloirs au grand air de Cocherel !
Certes, il y a de l'air et du meilleur, sec et salubre à souhait, sur les côtes boisées où des champs étroits s'allongent entre les forêts d'Houlbec et de Rouvray... un rude paysage sylvestre, très différent de l'Île-de-France et de la Normandie limitrophes, et qui s'apparente plutôt à nos Marches de l'Est.

Chasse et pêche
Là-haut, sur la lisière des bois, j'ai vu parfois apparaître M. Aristide Briand en grande tenue de chasseur, depuis les guêtres jusqu'au feutre orné d'une plume de faisan. A la vérité, je dois dire que l'homme d'Etat paraissait plus absorbé dans un songe intérieur que préoccupé de découvrir le lièvre gîté dans un chaume ou les perdrix courant devant le chien à travers la luzerne. Et pourtant, si je savais leur langage, je conseillerais aux petites bêtes sauvages de plumes ou de poil de ne point trop se fier à cette apparence inoffensive.
Quand la chasse est fermée, M. Briand descend sur la berge de l'Eure où il a fait édifier un petit ponton couvert. Là, assis dans son fauteuil d'osier, il peut, d'un œil distrait, suivre les évolutions de son flotteur, tout en feuilletant quelque bouquin... Mais mieux vaut contempler le perpétuel cinéma que la rivière donne à qui sait voir dans ses profondeurs. Au bord des herbiers, le petit peuple des gardonneaux, des jeunes vandoises s'ébat imprudemment et s'éloigne de son asile de plantes aquatiques... pas très loin: la perche tigrée, la chevaine à large gueule molle les pourchassent et les avalent par centaines. Une belle leçon de choses pour un Politique ! Gros voleurs, petits voleurs... manger, être mangé, voilà la loi de ma rivière », disait le crocodile géant du Livre de la Jungle. le Mugger de Mugger Ghaut.
C'est aussi la loi de l'Eure. Perches et chevaines auront leur tour, car, tout à leur chasse, ils n'ont pas vu s'approcher, dérivant entre deux eaux comme une branche morte, le sombre brochet... un brusque coup de queue et, dans le temps d'un éclair, la formidable gueule béante aux livides yeux ronds les aura engloutis.
Et le brochet lui-même... emporté par sa gloutonnerie, le requin d'eau douce a vu briller le ventre argenté du goujon-appât. Il le happe et s'enferre mortellement. Alors, le pêcheur somnolent s'éveille. Il engage la bataille qui sera longue, car le poisson lutte pour la vie, et ce paquet de chairs froides et d'écailles déploie une énergie qui a souvent raison de la vigueur et de l'habileté de son adversaire.
Enfin, le brochet palpite dans l'herbe et le pêcheur le contemple, non plus du regard atone qui suivait le flotteur pendant les longues heures du guet. La joie de la capture, cette émotion la plus intégrale qui soit, a fait remonter dans les yeux l'âme ancestrale, celle de l'homme primitif qui tuait par la force et par la ruse, pour ne pas lui-même mourir de faim; la mâchoire se contracte et un sourire de triomphe, un peu cruel, se dessine sous la moustache exubérante... une expression déjà entrevue... peut-être aux Uffizzi ou au palais Pitti, quelque masque de grand condottierre florentin ?
La pêche est terminée. M. Briand pousse la porte à claire-voie et s'en va sur la route, d'un pas trainant. Au hasard des rencontres, d'un œil rapide, il scrute les
passants.
Au coin du petit pont, il voit venir celui qu'il cherchait, un fermier de ses voisins. Moustache affable, regard merveilleusement bénin, il attend: Bonjour, monsieur le président, fait celui-ci.
L'homme d'Etat a posé familièrement la main sur l'épaule du cultivateur; il l'entraîne vers le parapet, où tous deux s'accoudent et regardent couler l'eau d'émeraude, en causant amicalement. Quelques minutes... le fermier acquiesce de la tête et prend congé de son interlocuteur souriant. Il s'agissait de quelque bout de terrain à échanger, d'un lopin enclavé au milieu de certains champs récemment acquis... De ces petits trocs paysans, M. Briand n'est pas toujours le mauvais marchand.. Il y déploie toutes les ressources que lui confère sa puissance de séduction et se montre fier d'avoir réussi un marché
avantageux.
J'ai entendu un natif répondre à sa moitié qui lui reprochait, sur le mode criard, de s'être « laissé rouler par M. le Président :
-Eh bien oui... mais il m'a enjôlé! Alors? L'éloquence ne serait point toujours des paroles perdues? Et les grands orateurs seraient devenus de grands hommes d'affaires, s'ils avaient dirigé leurs pas dans cette voie ?
C'est évident... la force de persuasion est à la base de toutes les entreprises humaines...
Savoir « enjôler », tout est là... et on n'y parvient point par des criailleries sans dignité, des reproches intempestifs, des airs grognons et des allures maussades. On a plaisir à y songer quand on se rappelle que M. Aristide Briand a la tâche de défendre nos intérêts envers l'étranger, tâche dont on sait qu'il s'acquitte avec une autorité toujours croissante.
Mais ceci c'est de la politique et j'ai promis à M. Briand de ne parler que du chasseur, du pêcheur et de l'agriculteur...

Henry Thétard.


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