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Figaro - 27 septembre 1925


Figaro 1925 09 27 Page trois

Figaro 1925 09 27 Capital moral contre dollars

Capital moral
contre dollars

La première phase des négociations de Washington est finie. Demain, commenceront les marchandages décisifs précédant ou bien la conclusion d'un accord qui, de toutes façons, ne pourra nous réjouir, ou bien une rupture provisoire.
Les résultats de cette première phase ont causé, dans l'opinion française, une déception dont il serait vain de se dissimuler la profondeur. Une sorte de légende avait entretenu l'espoir. Les Américains, disait-on, sont obligés de prendre une attitude pour la forme, mais, au contact direct, ils se révéleront pratiquement généreux, A Londres l'affaire avait évolué dans une relative chaleur. A Washington, on pensait trouver plus de chaleur encore... Au contraire, le peuple français a éprouvé la sensation de l'homme qui, croyant trouver l'eau tiède, plonge dans l'eau glacée.
Sensation d'autant plus désagréable que M. Caillaux, en proclamant l'intention de la France d'accepter le montant nominal de sa dette les yeux fermés, avait fait un acte de courtoisie prodigue.
Les affaires sont les affaires... Qui en douterait aujourd'hui ? Pourtant, notre peuple sait bien que les exigences américaines ne sont justifiées par aucun besoin pressant, urgent ou même sérieux du créancier, tandis qu'elles visent la chaire même d'un débiteur qui a déjà supporté le poids le plus lourd de sacrifices sanglants et de destructions. Cela le choque et le choquera chaque jour davantage, en dépit de tous les grimoires et des règles les plus respectables du business.
Or, la France, sans doute, n'a pas aujourd'hui la fortune des Etats-Unis. Elle ne prétend, non plus, en remontrer à personne, Mais c'est une très grande nation, la nation qui, pour mille ans d'histoire, à travers des hauts et des bas, représente la plus forte moyenne de puissance et d'influence. Les Etats-Unis auraient tort, ils feraient preuve de peu de sagesse s'ils détruisaient brutalement l'image un peu trop idéale que, depuis plus d'un siècle, chez nous, on se fit de leur physionomie. Il ne s'agit pas d'un sentimentalisme que les Américains ont, à juste raison, en détestation. Non, il s'agit de prudence. politique. Quelque chose de sérieux serait changé dans l'évolution future de l'univers politique, si désormais vivait, au fond de l'âme française, cette conviction que l'illustre république des Etats-Unis n'obéit plus à la tradition autochtone des vieux Américains, mais à des poussées ou à des calculs d'origine douteuse... Les Etats-Unis ont en France un capital moral. Le perdre pour quelques dollars de plus ou de moins figurerait à leur compte comme le pire des marchés. Quant à la mission française, elle va vivre, cette semaine, des jours de grandes épreuves. Quels que soient les hommes. en cause, nous supposons qu'ils ont une conscience suffisante de nos nécessités nationales pour ne pas fléchir. S'il en allait autrement. les Français, et en particulier les jeunes Français, ne sont plus d'humeur, aujourd'hui, à endosser des capitulations.

Lucien Romier


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