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L'Œuvre - 27 septembre 1925


LOeuvre Page deux

LOeuvre 1925 09 27 Hors doeuvre : le blasphème

Hors-d'Œuvre
Dans le maquis de la théologie

Un théologien vint me rendre visite hier pour me reprocher d'avoir alarmé sans raison la conscience de mes lecteurs par un article sur le blasphème. (Je reçois toujours avec plaisir les théologiens; leurs visites sont un peu longues, mais instructives et amusantes; les théologiens sont les seuls hommes dont je supporte la conversation sans ennui.)
L'erreur que j'ai commise est une erreur de définition, tendant à une erreur judiciaire. J'ai traité en blasphémateurs les personnes qui ont coutume de dire, quand quelque chose ne marche pas à leur gré: «Nom de Dieu ! Sacré nom de Dieu !» et je les ai envoyés en enfer. Or mon directeur de conscience m'a démontré que ces personnes ne blasphèment point; ce sont simplement des personnes mal élevées.
Religieusement, ou, plutôt catholiquement, le blasphème se définit: un affront fait à Dieu (contumelia Deo illata).
Il y a le blasphème interne, simplement conçu. Il y a le blasphème externe, sensiblement manifesté par un geste, qui consiste, par exemple, à lancer contre le ciel une flèche ou à tirer dans la même direction et avec une intention blessante un coup de fusil (Saint Thomas, secunda secundæ, 9.97-100). Il est bien entendu que saint Thomas parle de la flèche et non pas du coup de fusil; le geste du blasphemateur étant dans les deux cas extrêmement prétentieux, même s'il dispose d'une arme à longue portée.
Mais les peines ecclésiastiques visent surtout le blasphème qui consiste à mal parler de Dieu.
Or les théologiens sont d'accord pour affirmer que le fait de dire dans un moment d'emportement : «Nom de Dieu! Tonnerre de Dieu! Mille dieux !» ne saurait constituer un blasphème. Tanqueray (Théologie morale, tome II, p. 543) et le cardinal Gousset (Théologie, 4-I, nos 459-460) reconnaissent que ces paroles malséantes, échappées à la colère et souvent contraires à la charité, ne sont point dirigées contre Dieu, mais contre les êtres animés ou inanimés qui sont l'objet présent de la colère. Qu'est-ce donc que blasphémer? C'est nier de Dieu quelque chose qui lui convient, ou affirmer de lui quelque chose qui ne lui convient pas. Par exemple, dire qu'il est cruel, injuste, indifférent... ou bien nier son omniscience et sa toute-puissance.
(En vérité, si Dieu est juste, il doit avouer qu'il tente souvent le diable.) Blasphémer, c'est encore attribuer à la créature ce qui appartient à Dieu seul... « Quis ut Deus!», a clamé l'archange Michel. Vous blasphémez donc, affirme saint Thomas, si vous prétendez faire quelque chose aussi bien que Dieu... Que si vous vous écriez: « Ce soir, j'ai joué au billard comme un Dieu!» vous blasphemez incontestablement, car vous devez croire que Dieu est capable de vous rendre des points au billard.
Enfin, blasphémer, c'est parler ironiquement de Dieu et de ses attributs, tel Julien l'Apostat, qui lança au Christ cette apostrophe: « Tu as vaincu, Galiléen!» Eussiez-vous pensé que la divinité sût comprendre la diabolique ironie ?.
Mais le blasphème ne doit pas se confondre avec l'imprécation et la malédiction. Vous pouvez sacrer tout le jour sans blasphemer plus que ne blasphéma Job en maudissant le jour de sa naissance ou David en sacrant contre les monts de Gelboë.
Sont imprécatoires et non blasphématoires les paroles de ce genre: «Dieu me damne!», «Le diable t'emporte !», «Fous- moi le camp en enfer!» (in Infernum vade).
Il y aurait blasphème si l'on disait : « Dieu soit damné!» Ce qui, remarque le bon Tanqueray, n'arrive que très rarement (raro admodum contingit).
«Mille dieux est, en soi, un splendide blasphème. Mais ceux qui le profèrent ne songent pas à ce qu'ils disent, et le blasphème doit être dans l'intention.
Et alors, de deux choses l'une: ou vous ne croyez pas en Dieu, et alors vous ne pouvez pas avoir l'idée de l'insulter en sacrant... ou bien vous croyez en Dieu et en sa puissance, et alors il est psychologiquement inexplicable que vous songiez à l'insulter.
Telle est la doctrine théologique, qui n'a pas en France un grand intérêt d'actualité: Mais il convient de la rappeler respectueusement à Notre Saint-Père le Pape, qui vient de fonder, sous le haut patronage de la reine Hélène, une ligue contre le blasphème, ayant des centres de propagande dans toutes les villes d'Italie,
Des peines temporelles seront sans doute appliquées contre les coupables. Et certainement le Bon Dieu, qui en la matière partage l'avis orthodoxe de saint Thomas et de saint Alphonse de Liguori, serait bien fâché qu'on perçât d'un fer rouge, en son nom, la langue d'innocents mal embouchés.
Or on ne saurait dire, sans blasphémer, que Dieu est cruel, injuste ou impuissant à empêcher le mal fait en son nom.

G. de la Fouchardière


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