| Le Temps - 20 septembre 1925 |


De la servitude involontaire
Les démocraties sont vivifiées par la controverse des idées et par la lutte des parties. Les démagogies se perdent par l'asservissement des esprits et par le despotisme d'une secte. Les démocraties favorisent l'épanouissement de la liberté. Les démagogies préparent l'avènement des dictatures individuelles. Par un instinct obscur, celles-ci sentent si bien qu'au despotisme d'une collectivité dans la nation, qui le mène à l'anarchie, le peuple, oublieux de la liberté, peut substituer un jour la dictature d'un homme qui lui promet l'ordre, qu'elles ne cessent de dénoncer cette dictature dans leurs déclamations quand elles risquent de l'amener par leurs actes.
Ces observations se justifient par l'attitude actuelle des membres de la coalition électorale du 11 mai 1925. Pendant un an, ils ont eu le pouvoir, tout le pouvoir. Ils ont bouleversé la Constitution, pour abréger, contre ses clauses formelles, la durée du mandat du président de la République. Ils ont peuplé les administrations de leurs partisans. Aux fonctionnaires qui avaient trahi les gouvernements du Bloc républicain national, expression légale des volontés du suffrage universel, les avancements et les récompenses. Aux fonctionnaires qui avaient fidèlement servi ces mêmes gouvernements, comme c'était leur devoir, les disgrâces. Mais la liberté a, dans notre pays, de si fortes racines qu'au bout d'un an de ce régime l'opinion publique s'est ressaisie. Au Parlement, c'est le Sénat qui a désarticulé le ministère Herriot, que des votes de la Chambre menaçaient déjà. Dans le pays, chaque jour un peu plus, on a réclamé le droit à la contradiction.
C'est contre cette renaissance des opinions libres que les absolutistes de la coalition du 11 mai entendent se dresser, c'est elle qu'il s'agit pour eux d'interdire. Hors des socialistes et d'une fraction des radicaux socialistes, pas de vérité, pas de salut. A qui s'oppose à leur règne, pas de quartier. Majorité, la coalition prétend s'imposer au nom du dogme, majoritaire. Minorité, elle veut encore s'imposer au nom d'un républicanisme supérieur. Il y a la majorité de droit électoral et la minorité de droit divin. De toute manière, triomphante aux urnes ou battue aux scrutins, c'est elle, et elle seule, qui doit gouverner la France. Incapable d'assurer l'existence légale d'un ministère selon les règles parlementaires, elle entend cependant lui interdire de s'évader de sa domination. Le gouvernement, sauvé par les adversaires de la coalition, doit cependant obéir à la coalition.
Le projet de budget de 1926 vient à peine d'être déposé que, la coalition, vaincue le 12 juillet dernier sur ces mêmes questions budgétaires, dicte déjà ses volontés. Il y a constitutionnellement deux Chambres qui ont toutes deux, aux termes de l'article 8 de la loi constitutionnelle du 24 février 1875. « l'initiative et la confection des lois ». En matière budgétaire, la Chambre des députés a un droit de priorité, le Sénat a un droit de contrôle. Droits de nature différente, mais de légalité équivalente. On ne peut pas plus toucher aux uns que diminuer les autres sans forfaire à la Constitution. Et dans les régimes parlementaires, l'atteinte portée en fait aux textes et aux règles est d'une gravité exceptionnelle, puisque au lieu d'être exercée légalement par des textes nouveaux ou par des règles nouvelles qui s'y substituent, elle s'impose arbitrairement par des actes dépourvus de discussion préalable.
Le Sénat a commis le crime impardonnable aux yeux de la coalition socialiste et radicale socialiste de s'opposer aux entreprises démagogiques du budget de 1925. Il pourrait s'opposer aux surenchères apportées par elle au budget de 1926, qui fait pourtant, nous l'avons démontré, une part si large à ce même esprit démagogique. Aussitôt la coalition s'apprête à briser en fait les droits du Sénat, comme elle a brisé les droits de la présidence de la République. Son organe attitré écrit, parlant des membres de la coalition: «S'ils osent résoudre seuls les problèmes qu'ils doivent résoudre seuls, nul doute sur leur victoire et même sur leur tranquille victoire. Ils triomphent dans la paix, dans l'ordre, dans la soumission générale»
Qu'on retienne ces derniers mots. Pour les membres de la coalition, pour ces étranges amis de la liberté, l'idéal, c'est « la soumission générale ». Un pays où nulle voix ne pourrait s'élever contre les ordres que la coalition a « seule » le droit de donner, voilà ce que serait la France. Un de ses enfants illustres, La Boétie, écrivait, dès le seizième siècle, un ouvrage célèbre sous ce titre « De la servitude volontaire », où il dénonçait avec éloquence la tyrannie: « Il y a trois sortes de tyrans, écrivait-il les uns ont le royaume par l'élection du peuple, les autres par la force des armes, les autres par la succession des races. Il montrait les périls de ces trois tyrannies. Au vingtième siècle, la coalition prétend condamner les esprits libres à une servitude involontaire, au nom d'une tyrannie usurpée par elle au moyen de l'élection du peuple.
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