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La Presse - 20 septembre 1925


La Presse 1925 09 20 Edmond de Goncourt

LA QUOTIDIENNE

Le rêve et l'ambition d'Edmond de Goncourt avaient toujours été d'obliger la postérité à ne pas l'ignorer. Il réussi bien au delà de ses plus audacieuses espérances! Chaque année, à propos de son prix, il est question de l'écrivain plus qu'il n'en fut question sa vie durant. Et voici que, à propos de la publication du Journal inédit, on ne parle que de lui, encore et toujours depuis des semaines !
Ce fameux Journal est-il sur le point de voir le jour ? M. Léon Deffour qui bataille, avec autant d'obstination que d'esprit, pour que la clause du testament visant la publication soit respectée, va-t-il enfin triompher et obtenir que le Journal, dans son intégralité, soit, sinon publié, du moins communiqué au public? C'est possible, c'est même probable, car il devient arbitraire et même illégal de tenir sous clef ce document sur un simple arrêté ministériel, contre la volonté formelle du testateur.
Il paralt, d'ailleurs, que nombre de pages inédites de ce Journal sont impubliables, autrement que sous forme d'éditions vendues sous le manteau, comme certains ouvrages licencieux arbitrairement attribués à Alfred de Musset, et qui font les délices des poloches et aussi des vieux messieurs amateurs de grivoiseries pimentées.
Un ministre lettré, qui connaît le contenu du manuscrit, a déclaré récemment qu'Edmond de Goncourt avait dépassé les limites de « la candeur dans l'obscénité ». On s'en doutait bien un peu, et certaines œuvres de l'écrivain fournissaient des indices à ce sujet.
La Fille Elisa, par exemple, son roman le plus connu, est bien un échantillon de candeur et de naïveié en littérature, malgré le milieu dans lequel se passe l'action et le métier qu'exerce l'héroïne. Il apparaît manifestement que l'auteur a entrepris de décrire un monde qu'il ne connait pas et une « maison » dans laquelle il n'avait jamais mis les pieds. Il s'était contenté d'une documentation de seconde main, puisée dans les bouquins ou recueillie par oui-dire. Aussi La Fille Elisa fait-elle piteuse figure, comparée à telle nouvelle de Guy de Maupassant, entre autres La Maison Tellier, ou même au roman de début de Paul Adam, Chair Molle, qui valut à son auteur des poursuites en Cour d'Assises et une condamnation. Quand il voulut écrire Chérie, Edmond de Goncourt invita des femmes du monde à le documenter sur les sentiments, les impressions, les songeries et les imaginations des fillettes, entre leur douzième et leur quinzième années. On devine l'invraisemblable amas de fariboles mensongères et d'insanités fantaisistes qu'il put recevoir à cette occasion, et qu'il utilisa pieusement comme d'authentiques confidences, d'une sincérité au-dessus du soupçon ! De même, dans son Journal, il consignait toutes les histoires ordurières, les anecdotes graveleuses, les commérages impudiques, les racontars obscènes que colportaient et débitaient les habitués du fameux « Grenier », dont beaucoup s'amusaient à mystifier le maître; sachant bien qu'il recueillait tout ce qu'il entendait. Pendant près d'un demi-siècle, il a ainsi soigneusement incorporé dans son Journal les plus invraisemblables bourdes et les incongruités les plus monstrueuses, avec la conviction de faire œuvre d'historien et de remplir le rôle d'un Saint-Simon. C'était, peut- être, de sa part, trop de présomption. En tous cas, il a réussi à faire parler de lui copieusement. Il a ainsi atteint son but car le fonctionnement de son Académie lui vaut une publicité posthume que jamais ses seuls titres littéraires ne lui eussent assurée,

PAUL MATHIEX.

Edmond de Goncourt 


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