| L'Œuvre - 20 septembre 1925 |

Ce n'est pas pour le plaisir...
- Qu'est-ce donc que M. Caillaux va faire en Amérique ?
- Les journaux l'ont assez dit : il va régler la question de la dette.
- La question ou la dette?
- N'est-ce pas même chose?
- Pas du tout! On peut très bien résoudre provisoirement la question, se mettre d'accord sur un protocole, une combinaison, un «plan », bref, tout arranger sans débourser un centime.
- Cela ressemble à un méchant tour dont M. Caillaux est incapable.
- De vous ou de moi, dans le privé, ce serait peut-être une opération douteuse; mais, de la part d'un ministre des finances, ce n'est qu'une nouvelle preuve de compétence et d'adresse. Supposez qu'au lieu d'un règlement de question, il s'agisse vraiment d'un règlement de comptes. « Bonjour, messieurs nos anciens alliés, c'est moi qui viens pour la petite facture... Combien vous doit-on exactement ? Bien, très bien... Comment voulez-vous que je vous paie cela? En or ou en papier? » Evidemment, si M. Caillaux s'en allait ainsi, une main sur le coeur et l'autre sur la sacoche, verser notre argent à la caisse de l'Oncle Sam, ce serait un cri mondial de stupeur. Les Américains eux-mêmes n'en croiraient pas leurs oreilles, et ne voudraient pas de notre monnaie, la pensant fausse.
- En France on ne serait pas moins ahuri d'une telle précipitation, car s'il y a une question des dettes américaines, il n'en est pas de plus litigieuse ni de plus obscure. Avant de la tirer au clair, beaucoup d'années pouvaient s'écouler sans dommages même pour les citoyens des Etats-Unis.
A l'heure où chez nous les difficultés financières s'aggravent et se multiplient, ce n'est vraiment pas le moment de prendre le bateau pour aller porter soi-même aux Etats-Unis, qui n'en ont nul besoin, le peu d'argent qui nous reste. M. Caillaux n'aurait pas groupé dans sa suite tant d'« as» de la finance pour assister à ce paradoxal et pénible spectacle. Il y a quelque chose là-dessous, certainement, quelque chose que l'on a peut-être eu raison de ne pas nous dire, mais que nous n'avons pas tort de rechercher ensemble, puisque nous sommes parfaitement sûrs de ne commettre aucune indiscrétion.
- La première idée qui vienne à l'esprit n'est-elle pas que M. Caillaux irait en Amérique pour nier solennellement notre dette? S'il a emmené tant de monde, c'est qu'il entend donner plus de force et d'éclat à cette manifestation nécessaire. En insistant, les Américains risquent de se déshonorer. Là-dessus nous en appelons à l'opinion mondiale et à « l'impartiale histoire »...
- Financier de race, M. Caillaux n'a certainement pas traversé l'Atlantique pour tenir ce langage émouvant, mais romantique et inefficace. Il trouvera plutôt, dès l'abord, l'occasion de dire nettement ceci : « Vous désirez que nous fassions nos comptes? Très volontiers. C'est pour vous donner cette satisfaction que nous sommes venus. Mais, puisque vous admettez que le règlement de notre dette puisse durer soixante ans et que de petits Français, qui ne verront pas le jour avant 1950, soient déjà condamnés, sous le coup d'un péché originel, à travailler pour faire des rentes aux Américains, vous ne vous étonnerez pas qu'inversement nous remontions de quelques années en arrière et que, n'est-ce pas légitime? nous fassions entrer en ligne de compte les sommes considérables prêtées par la France à vos grands-pères pour conquérir leur indépendance. Si vous voulez bien, comme il est juste, supputer les intérêts et les joindre au capital, vous constaterez honnêtement que le montant de notre créance est très sensiblement supérieur à celui de notre dette. Nous n'avons donc plus à nous occuper que de la différence, en vous priant de nous la verser le plus tôt possible, car nous sommes un peu gênés. En négligeant toute considération idéaliste ou sentimentale, voilà le but de notre voyage bien défini : nous ne venons pas apporter de l'argent, mais en chercher...
- Sans doute, si savoureuse que fût l'ironie de cette réplique qui déchaînerait un rire universel, elle ne suffirait point, selon toute apparence, à justifier un tel déplacement et déploiement de notre plus haut personnel politique, diplomatique et financier. Il faut trouver autre chose. Mais quoi? Qu'est-ce donc que M. Caillaux va faire en Amérique ? Nous le saurons bientôt, mon ami, mais, en attendant, vous pouvez être assuré que nos intérêts, quoi qu'il arrive, seront bien défendus...
Gustave Téry
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