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Le Petit Journal illustré - 27 septembre 1925


Le Petit journal illustré 1925 09 27 excursion  l'Île-d'Yeu

- Où va le bateau aujourd'hui ? à l'île de Ré?
- Non, à l'île d'Yeu.
- Alors j'aime autant rester là. Il n'y a certainement rien à voir à l'île d'Yeu. Ça doit être un rocher triste, maussade et sans la moindre verdure.
- Allons-y tout de même pour la promenade en mer, nous quittons les Sables demain et il fait si beau!
Et les jeunes gens qui discutaient ainsi, sur le Remblai des Sables-d'Olonne, se mirent à courir dans la direction du Port où s'embarquent les excursionnistes.
Bientôt apparut, entre les jetées, un petit vapeur, moitié coquille de noix, moitié yacht de plaisance, mais robuste et filant admirablement, malgré l'agitation des lames.
Bien vite il laisse derrière lui, perdus dans son sillage d'écume, les bateaux légers des sardiniers qui, de loin, avec leurs voiles multicolores, semblent de grands oiseaux qui s'ébattent joyeusement sur les flots, tandis que les thoniers, plus lourds et plus puissants, glissent lentement sur les vagues comme des cygnes majestueux.
La jetée de La Chaume est dépassée, le vapeur pousse à droite et tout de suite s'attaque vaillamment aux vagues qui l'encerclent et le secouent.
Voilà le phare des Barges qui dresse sa tour sur un écueil, redouté des marins, et à qui la mer livre d'incessants assauts. C'est maintenant l'infini.
Les excursionnistes restent silencieux, impressionnés par la masse liquide qui gronde et s'agite.
Tout à coup, une voix s'écrie: «Voilà l'île d'Yeu», tandis qu'une main tendue montre loin, très loin à l'horizon, une ligne grise qu'on distingue à peine. Une moue de désappointement se peint sur les visages et ceux, que la mer incommodait, pensaient: «C'est ça l'île d'Yeu? Si j'avais su je serais resté à terre !»
Le bateau n'en poursuit pas moins sa marche. Petit à petit la ligne grise se précise et grossit, on dirait maintenant l'énorme carapace d'une tortue géante.
Les yeux, à présent, ne quittent plus l'île, cherchant à distinguer sa forme et les accidents du sol.
Il n'y a pas d'arbres, mais il y a des maisons. Sur cette réflexion d'un passager, un des employés du bord réplique avec indignation: «Comment, il y a des maisons... est-ce que vous vous imaginez que l'île d'Yeu est un pays de sauvages? Sachez donc, si ce renseignement peut vous intéresser, que l'île a plus de neuf kilomètres de long, qu'elle compte quatre kilomètres dans sa plus grande largeur. Bien qu'elle soit formée d'un bloc granitique entouré d'écueils et de récifs redoutables, elle fut habitée de tout temps. Sa population est aujourd'hui de quatre mille habitants et l'île est une des chefs-lieux de canton de la Vendée, arrondissement des Sables-d'Olonne, dont elle est à cinquante kilomètres; elle n'est toutefois qu'à vingt kilomètres de la côte.
Durant ce petit discours, le bateau a fait du chemin et le voilà entre les jetées de Port-Joinville, autrefois Port Breton.
A tous les yeux, l'île d'Yeu prend déjà de l'importance. Port-Joinville peut recevoir des navires de plus de trois cents tonnes. Malgré cela l'accès en est assez difficile, car tout le long de ses quais s'alignent des sardiniers, des thoniers et des barques sillonnent le port en tous sens.
Au prix de laborieux efforts, et grâce à l'habileté de son capitaine, le vapeur glisse doucement sur des eaux plus calmes et accoste enfin pour le débarquement. Tout le monde à terre, l'estomac reprend ses droits. Tous ont faim, même ceux pour qui la mer fut inhospitalière. Mais la curiosité l'emporte, et tandis que le déjeuner s'apprête, c'est la course dans les rues de Port-Joinville. En fait, une grosse bourgade, composée de quelques centaines de maisons, et de deux ou trois usines, pour la fabrication des conserves de sardines et de thons.
Naturellement, la pêche est la principale, pour ne pas dire l'unique industrie du pays. Les hommes sont de rudes marins. De tout temps ceux de l'île d'Yeu ont été réputés pour leur courage et leur loyauté qui se lit dans leur regard clair et franc. Ils sont de la race de ceux qui fournirent les célèbres Frères de la Côte, ces corsaires tant redoutés des Anglais et qui étaient partis des Sables-d'Olonne
Peu causeurs, comme tous ceux qui, depuis leur enfance, ont connu la solitude du large, ils n'ont aucun souci du danger et de la mort. Vingt fois, cent fois, ils sont sortis avec leur canoi de sauvetage pour arracher à la fureur des flots des malheureux qui allaient être engloutis. Souvent ils laissèrent des leurs dans ces sorties tragiques, comme le jour où plusieurs membres de l'équipage périrent en voulant sauver des vagues en furie un navire norvégien. Pour rappeler l'héroïque courage de ceux qui succombèrent, le gouvernement norvégien a fait élever un monument commémoratif sur un quai de l'île d'Yeu.
Ce que nous venons de dire des habitants de Port-Joinville s'applique au reste de la population de l'île.
Les hommes sont tous pêcheurs. Les femmes s'occupent de la culture là où il est possible de faire de la culture. Ces points sont assez rares. En général l'île est peu fertile et une grande partie de sa superficie est couverte de landes improductives qu'enjolivent des bruyères aux couleurs éclatantes. Par-ci, par-là, il y a des culture de blé, de seigle, des pommes de terre, quelques maigres prairies qui nourrissent chichement des vaches de race parthenaise, bêtes sobres et pourtant bonnes laitières.
Si la culture est rare à l'île d'Yeu, en revanche les sites pittoresques et curieux y sont en grand nombre et le visiteur qui veut admirer toutes ses beautés naturelles, entre l'heure d'arrivée et l'heure de départ du bateau, est obligé d'avoir recours à une voiture.
Malgré son étroitesse, l'île d'Yeu, avec ses collines, ses ruisseaux, ses vallons, ses falaises, sa côte sauvage, est encore trop vaste pour celui qui désire tout voir. Un peu rudimentaires, les voitures, qu'elles soient automobiles ou traînées par les petits chevaux du pays très robustes et très résistants. Il est vrai que les chemins tracés au travers des landes sont raboteux et rudes et rendent la promenade fatigante et pénible. Mais combien sont récompensés les excursionnistes qui ont enduré, pendant quelques minutes, le supplice des routes cahotantes, par le spectacle qui s'offre à leurs yeux.
C'est d'abord la côte sauvage ой l'océan gronde sans cesse et vient briser sa fureur contre des rochers dont quelques-uns mesurent de 35 à 40 mètres. Malheur au navire que les courants pousseraient contre ces rochers de la côte sauvage ou côte de fer, qu'un phare électrique, haut de cinquante-quatre mètres, et d'une portée de soixante milles, signale aux navigateurs. C'est, dit-on, un des phares les plus puissants de la côte française.
Sur un îlot relié à la côte par une passerelle, se dressent, à quarante mètres au-dessus de la mer, les ruines imposantes d'un vieux château classé comme monument historique, malgré que son histoire soit assez confuse. C'est une vieille forteresse quadrangulaire, aux murs épais et flanquée de tours massives qui bravent, depuis des siècles, les intempéries et les assauts de la mer.
Du haut des tours, le point de vue est impressionnant; à droite et à gauche, le regard découvre des rochers gigantesques qui, s'escaladant les uns les autres, forment un rempart inébranlable qui semble avoir été placé là comme pour dire à la mer: «Tu ne passeras pas».
L'océan ne se lasse pas, chaque jour il répète ses assauts furieux, couvrant tout de l'écume de ses vagues échevelées pendant que le vent remplit de ses lugubres gémissements les salles immenses et les vastes couloirs du château.
Et puis c'est le coup de baguette magique. Après le paysage tourmenté de la côte sauvage, c'est le petit port de la Meule. C'est le coin verdoyant de l'île, d'autant plus pittoresque qu'il s'ouvre entre deux rochers abrupts et que son étroitesse ne lui permet d'abriter que de petits voiliers.
Mais déjà il faut se rapprocher de Port-Joinville. L'heure du départ approche. Le bateau, à l'aide de la sirène rappelle les voyageurs. En courant il faut voir la Chapelle aux Saints, l'Anse des Vieilles, la Combe Pissot, la Pierre tremblante, autant de merveilles qui font l'admiration des excursionnistes.
Tout le monde est à bord; en route pour les Sables-d'Olonne. Le temps est resté superbe. La traversée sera bonne en dépit des vagues qui moutonnent.
Malgré ses formidables défenses naturelles et son vieux château, l'île d'Yeu fut prise par les Anglais au quatorzième siècle. Reprise plus tard par les Français, elle fut donnée au marquis de Rochechouart qui la vendit au roi en 1785. Tandis que Charrette soulevait la Vendée en octobre 1795, pour le rétablissement de la royauté, le comte d'Artois débarquait à l'île d'Yeu avec une armée d'Anglais et d'émigrés pour appuyer le mouvement. Mais il resta six semaines dans l'île et se rembarqua sans avoir osé gagner la côte. La prise d'armes échoua. Charrette fut pris et fusillé à Nantes pendant que son lieutenant, la duchesse de la Rochefoucauld, était à son tour arrêtée, amenée aux Sables-d'Olonne, jugée, condamnée et exécutée dans la même journée. Un calvaire, à quelques pas du Remblai, rappelle ce tragique événement dont les gens du pays semblent avoir complètement perdu le souvenir.
Le vapeur ralentit. Voici la jetée des Sables, la vieille tour d'Arundel, le port où les sardiniers débarquent leur pêche. C'est la fin de l'excursion.
- Eh bien! que penses-tu de l'île d'Yeu? demande ironiquement un de nos jeunes gens du matin, à celui de ses camarades qui, dédaigneusement, la traitait de rocher maussade et sans intérêt.
- J'avais tort, avoua franchement celui-ci. Si nous ne partions pas demain, j'y retournerais volontiers.

Louis ROUET.

Le port de la Meule, aujourd'hui avec quelques photos


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