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Paris-Soir 02 novembre 1924


La Goutte de Sang galvaudée
Par Roger LAFAGETTE

Êtes-vous décoré de la Légion d'honneur? Non ? Vous êtes un maladroit, car je sais que cela vous ferait plaisir. Pourquoi ? Ah ! ça, par exemple, je me le demande !
Mais c'est votre affaire. Je vais donc vous indiquer les moyens d'obtenir le ruban rouge. Et, remarquez bien que je vous les indique gratuitement. Tout le monde, paraît-il, n'en peut pas dire autant.
Ces moyens sont très divers. Le moins sûr est de se distinguer par un mérite quelconque, et, par exemple, d'avoir été un héros pendant la guerre. Il vaut mieux avoir été officier. Car tous les officiers, automatiquement, ont eu la croix. Quant aux hommes de troupe, s'ils ont laissé, sur le champ de bataille, un bras et une jambe, ils peuvent briguer la médaille militaire. Il faut bien faire une différence entre les classes sociales, sans quoi notre république démocratique n'arriverait plus à s'y reconnaître. Il est donc admis, d'un consentement unanime, que, parmi les combattants, la Légion d'honneur est réservée aux officiers. C'est donc, à cet égard, une décoration de caste. On n'a toléré d'exception que pour les aveugles de guerre. C'était bien le moins. De sorte que si vous rencontrez deux anciens combattants en civil dont l'un a la Légion d'honneur, l'autre la croix de guerre ou rien du tout, concluez simplement, non que l'un fut plus courageux que l'autre, mais que le premier était officier, le second simple soldat. C'est un fait. Tout le monde trouve ça naturel. Faisons comme tout le monde.. Au demeurant, ceci n'est encore rien. Pas- sons à la Légion d'honneur accordée au titre civil.

Une seule condition indispensable, il faut avoir de hautes relations dans le mon de politique. Pour cela, croyez-moi : tâchez d'acquérir une influence électorale. Partez de ce point de vue, qui est absolument vrai et qu'au fond personne ne met en douté que vous soyez fonctionnaire, industriel, maire, avocat, homme de lettres, votre valeur professionnelle n'est ja mais qu'un prétexte. Jamais, à elle seule, elle ne vous fera décorer. Elle est même, le cas échéant, superflue. Il s'agit, pour le ministre, de choisir, non entre les candidats, mais leurs protecteurs. Balance d'influences. Les décorations ne sont jamais qu'un moyen de gouvernement et ne s'obtiennent que par recommandations politiques. C'est encore un fait, et je n'y puis rien. Elles mesurent donc, uniquement, le nombre et la valeur de vos relations.
Et voilà bien, sans doute, ce qui fait leur prestige. Être décoré, c'est dire à chaque passant que l'on croise : « Tu vois, je suis plus puissant que toi ! J'ai des amis haut placés. Je suis de la caste dirigeante ! »
Or, être de la caste dirigeante, tout est là dans une démocratie, dont les mœurs doivent réagir contre les institutions pour rétablir l'équilibre !
Encore ne parlé-je que des décorations honnêtement obtenues. Il en est d'autres, ce dit-on.

Dès lors, ces « distinctions » ne correspondent plus à rien d'avouable. On s'étonne vraiment que les citoyens sérieux, qui savent pourtant ce qu'en vaut l'aune, continuent à leur accorder une valeur. Elles ne servent plus qu'à affirmer l'arbitraire de la puissance publique, et à corrompre les hommes, en flattant leur enfantillage et leur vanité.
Je connais, au fond de la province, de vieux fonctionnaires, magistrats, professeurs, directeurs d'administration, proviseurs de lycée, et aussi des écrivains et des savants qui achèvent une longue vie de travail consciencieux et utile. Ils espéraient que tant de travaux et de dévouement à la chose publique leur mériteraient, sur le tard, quelque gratitude. Ils auraient voulu le ruban rouge avant de mourir. Ils ont travaillé, travaillé, usé leur intelligence et leurs forces, et prennent enfin leur retraite. Ils attendent encore cette décoration qui témoignerait de toute. une existence laborieuse et attirerait sur leurs derniers jours de vieille bête mise au rancart quelque considération.
Mais toute une existence, ça ne suffit pas. Ce serait vraiment trop commode ! On ne galvaude pas ainsi la Légion d'honneur ! Il faut autre chose ! Il faut quoi ? Je vais vous le dire :

Il faut être attaché, pendant huit jours au cabinet d'un ministre. Il suffit d'être un petit jeune homme élégant, ayant accès dans les antichambres. Il faut être le domestique d'une Excellence.
Un jour bien entendu, je vous parle de longtemps on s'aperçut que l'un des nouveaux ministres avait un chef de cabinet dont la boutonnière était vierge. Quel scandale ! Dare dare, on fit pour lui une promotion spéciale. Avant d'être chef de cabinet, c'était un vulgaire monsieur, comme vous et moi. Deux jours après, le hasard de ses relations en ayant fait le porte-coton d'un ministre, il n'en fallait pas plus pour mériter la reconnaissance nationale. A lui la croix des braves ! Le vieux chef de service attendra, au fond de sa province. Il attendra jusqu'à sa mort. Cinquante années de carrière brillamment remplie ne comptent pas. Mais les attachés de cabinet, les blancs-becs de l'administration centrale arborent leur ruban dans les dancings à la mode. Et dire qu'il y eut, pendant la guerre, tant de braves gens qui donnèrent leur sang, leurs membres, leur vie, qui souffrirent mille fois la mort, un peu dans l'espoir de gagner ce bout d'étoffe sanglante ! Comment les poilus permettent-ils une assimilation aussi dérisoire et laissent-ils ainsi profaner, par ces freluquets et leurs protecteurs, la mémoire des camarades à jamais demeurés là-bas, immobiles et tordus ?

Roger Lafagette.

La Goutte de Sang galvaudée

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