| Le Journal 02 novembre 1924 |
![]() |
|
LE JOURNAL [DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL] QUIMPER, 1er novembre. La Toussaint ! La symphonie des cloches berce Quimper, qui pleure ses morts sous une pluie tenace. Foule au cimetière, foule au marché aux chrysanthèmes, mais foule surtout au Palais de justice, où se pressent, avides de voir, tous ceux que leurs occupations ont jusqu'ici éloigné des débats. Madame est saoule Le remords du prisonnier
Au riche négociant succède un pauvre hère en blouse usagée qui s'avance à la barre d'un pas mal assuré. C'est l'ex-détenu Boulquin qui fut le compagnon de cellule de Seznec à la prison de Morlaix. D'une voix rude, avec des mots maladroits, il confie au jury que l'accusé lui offrit 30,000 francs pour trouver des témoins qui prétendraient avoir vu Quémeneur à Paris après sa disparition et 15,000 francs pour suborner d'autres témoins qui lui procureraient un alibi relatif à la journée du 13 juin 1923. En entendant son ancien camarade d'infortune, Seznec esquisse une moue dédaigneuse. Seznec. — Pensez-vous que j'irais me confier à un croquant comme ce « monsieur ». (Hilarité.) Boulquin ajoute que la proposition le séduisit mais qu'en fin de compte il eut des remords. Encore un témoin fraîchement émoulu de la maison d'arrêt de Morlaix. Il décline ses qualités : Rospars, coiffeur sans domicile fixe. Rudement pressé par le président, Rospars conte dans quelles conditions, à la veille du procès, il se rendit chez Mme Seznec pour lui apporter les reçus confectionnés par Seznec dans sa prison. Rospars. — Seznec me dit que si je ne faisais pas cette commission il était f... Je suis allé chez Mme Seznec et je lui ai demandé 300 francs pour mes frais. Le président. — Et comme elle ne vous en a donné que 25 vous êtes allé à la police.
Rospars. — Oh I mon président, j'y serais allé de toutes façons.
Le président. — Même si vous aviez été récompensé par les 30,000 francs que Seznec vous avait promis ? Rospars. — Oh! du pareil au même, mon président. Seznec inflige un démenti assez mou à son ancien compagnon d'infortune, en l'appelant d'un ton céremonieusement glacé : « Mossieu Rospars ». Mais M Marcel Kahn convient lui- même qu'on ne nie pas l'évidence. Le récit de Rospars est confirmé par un autre ex-détenu, qui prélude ainsi : — Je sortais de prison et j'allais prendre un verre. Le président. — Ça commence toujours comme ça.
Après ces témoins il en vient d'autres qui ont eu, eux aussi, des malheurs avec la justice: vieux chevaux de retour, jeunes chenapans, pochards récidivistes, et jusqu'à un authentique satyre, qui gémit encore sur la paille humide des cachots, et qui déclare, en corroborant le récit de Rospars:
— A la prison tout le monde s'occupe de M. Seznec. Le président. — Et il paraît que tout le monde l'appelait monsieur ! Encadré par deux solides gendarmes, le satyre se retire au milieu de la curiosité de l'assistance.
L'hypothèse de la survie de Quemeneur
Après ces fâcheuses révélations Seznec est plus à l'aise pour écouter M. Lajat, imprimeur à Morlaix, qui croit avoir aperçu Quemeneur à la terrasse d'un café près de la gare Montparnasse le 30 mai 1923. c'est- à-dire quatre jours après la disparition. M. Lajat. — J'en suis sûr autant qu'on peut être sûr quand on n'a pas parlé à une personne Soupçonné de myopie accentuée par la partie civile, M. Lajat est soumis par le président à l'examen que font subir les oculistes à leurs clients. C'est encore un intermède qui plaît au public. Comme M. Lajat, mais le 27 juin, M. Le Bére, ex-cheminot dans la Ruhr, croit avoir aperçu Quemeneur à Paris à travers la glace d'un restaurant. L'avocat général — Il y a au dossier une lettre d'un ami de Quemeneur qui confirme qu'il existe à Paris un sosie du disparu. Géo London. |
| Retour - Back 02 novembre 1924 |



