Nouvelles des ports

aquarelle marine - marine watercolor

Rafiots et compagnies

aquarelle marine cargo au mouillage - marine watercolor cargo ship at anchor

Nouvelles des escales

aquarelle marine - marine watercolor


Le Journal 02 novembre 1924


M. René Boisneuf, ex-député et maire de la plus grande ville de l'île, avocat brillant, chef de parti exalté, est en prison depuis le 12 septembre, comme inspirateur des attentats anarchistes qui ont terrorisé la Guadeloupe cet été. Dix bombes! Innocent ou coupable? La vie politique de la colonie paraît suspendue à ce procès.

Pour les neuf premières bombes il n'existe d'autre indice de complicité contre lui que la personnalité des victimes visées (gouverneur, censeur de la banque, juge d'instruction, adjoint au maire, gendarmes, président du tribunal, receveur des contributions) constituant précisément la liste de celles dont la presse locale dévouée à M. Boisneuf réclamait, avec menaces, depuis les élections du 11 mai, le rappel ou la démission. Is fecit cui prodest! dira l'acte d'accusation.
Les bombes furent régulièrement placées la nuit, sous la fenêtre des chambres où ces personnes étaient endormies. Les engins au chlorate de potasse et à l'acide picrique, explosif usité aux Antilles sous le nom de dynamite de pêche n'ont d'ailleurs endommagé que les maisons. Les habitants ont toujours échappé, soit maladresse des jeteurs de bombes, soit dessein, vraiment, de causer plus de peur que de mal.

Cependant, l'intimidation faisant long feu, les attentats vont s'aggravant. Le 30 août, c'est le palais du gouverneur qui saute. Ce palais n'est qu'une légère construction en bois, au milieu de délicieux jardins ouverts un peu à tout venant. Il faisait nuit noire, à 2 heures du matin, quand une explosion éveille en sursaut M. et Mme Jocelyn Robert, dormant au premier étage. Le salon du rez-de-chaussée et la galerie du premier, criblés de projectiles, viennent de s'écrouler ! Le gouverneur, indisposé, avait subi le jour même une légère opération qui l'immobilisait au lit. Sans la solidité du plancher de sa chambre, il était écrasé sous les décombres.

Le procureur général, natif de la Guadeloupe, refusa de suivre l'affaire, comme il avait refusé de suivre les précédentes. Le gouverneur le suspendit alors de ses fonctions, si bien que le 12 septembre, jour de la catastrophe qui va enfin découvrir les mystérieux malfaiteurs, ce magistrat colonial défaillant se trouvera remplacé par un métropolitain. Et c'est celui-ci qui osera arrêter M. Boisneuf.

Quelle est cette catastrophe du 12 septembre, qui va, cette fois, retentir jusqu'à Paris? Voici d'abord les faits admis par l'accusé :
Nous sommes à l'avant-veille d'importantes élections au conseil général de Pointe-à-Pitre. Ce vendredi, vers 5 heures du soir, M. Boisneuf quitte sa maison, ayant commandé une auto pour aller tenir une réunion au bourg de Grandbois. Il emmène avec lui, outre le chauffeur de l'auto et son aide, deux de ses partisans, Arrivé au lieu-dit la Grande-Ravine, l'ex-député abandonne sa voiture. Les chemins sont mauvais, et on lui a amené un cheval, sur lequel il s'éloigne, cependant que ses quatre compagnons, laissant l'auto au bord de la route, gagnent sous la pluie la demeure d'un autre partisan de M. Boisneuf, le planteur Clara, baraque en planches, isolée en forêt. Quelques heures après, à y n. 45, une détonation formidable retentit dans la nuit. On accourt à la maison Clara et, parmi les décombres d'une chambre qui commençait à brûler, on trouve six hommes éventrés, quatre morts, deux respirant encore. La disposition des cadavres comme celle des blessures révèlent que deux bombes, marquées par deux trous profonds au parquet, ont éclaté entre les mains des hommes occupés à les manier. Dans une pièce contiguë se tenaient Mme Clara et sa fillette. Mme Clara affirme qu'elle jouait au piano, sans se soucier de ce que pouvaient faire les six visiteurs nocturnes dans l'autre chambre. Sa fillette a déclaré: Ils tapaient, et ça à pété. »

M. Boisneuf, après sa conférence de Grandbois, où le mauvais temps abrégea la réunion politique projetée, était rentré à son logis de Pointe-à-Pitre. Il y fut arrêté, sans résistance, le lendemain soir. La justice reconstitue son rôle comme suit : les bombes étaient destinées à être jetées sur les bureaux de vote. Il fallait les fabriquer dans un lieu isolé puis les rapporter à la ville, pendant la nuit avec précaution, ce qui exige une voiture. Des six malfaiteurs surpris chez Clara, quatre sont amenés dans l'auto de Boisneuf, qui les attend pour les ramener à la ville. Deux de ces hommes sont d'ailleurs ouvriers ferblantiers.

Telle est là thèse de l'accusation. Comment l'accusé y répond-il ? Sa fille, Mlle Boisneuf, vient précisément en France pour y plaider elle à fait des études de droit - l'innocence de son père. Elle me l'a exposée, assise sous le hublot de sa cabine de steamer, avec une passion qui enflammait ses larges yeux noirs dans sa jeune figure ronde et brune, enturbannée du foulard rose des femmes de couleur : Comment votre père explique-t-il ce voyage en auto avec les fabricants de bombes ?
- Un hasard ! Il y avait deux places libres dans l'auto. Deux journalistes de ses amis voulaient en profiter pour l'accompagner. Ils furent empêchés au dernier moment. Deux autres y montèrent alors, histoire de faire une promenade. - Mais pourquoi ont-ils abandonné l'auto pour se diriger vers la maison Clara ?
-A la Grande-Ravine mon père devait continuer à cheval. Il dit au chauffeur: Retournez! Je n'ai plus besoin de vous. Puis, il se ravisa : Allez d'abord avertir de ma part M. Clara que, vu le mauvais temps, je n'irai pas, après ma réunion de Grandbois, le rejoindre à celle qu'il doit tenir de son côté à Mare-Gaillard. Mais, au lieu de retourner vers l'auto, le chauffeur et ses compagnons s'enferment dans la maison Clara pendant des heures ?

Ceci, mon père n'y est pour rien. Il est rentré de Grandbois chez nous, où il a appris l'accident le lendemain, comme tout le monde.

En 1906, votre père aurait déjà tué dans la rue deux manifestants ? En 1910, il aurait organisé contre les sucreries de l’île une jacquerie très violente, qui dura deux mois ? En 1906, on attaqua sa maison, où il déjeunait avec des amis. Ils se défendirent. Il y eut des coups de fusil, qui firent deux morts. Il est facile d'en accuser mon père ! Quant à la grève de 1910, certes c'est lui qui l'a conduite, pour obtenir un relèvement des salaires de famine. Mais plus tard, élu maire de Pointe-à- Pitre, son administration n'a été marquée par aucun incident. Il a été suspendu de ses fonctions de maire pour malversations? Mesure arbitraire du gouverneur, qui avait besoin de la mairie pour faire élire M. Candace à la Chambre. Aussi l'accusation attribue-t-elle, les bombes à l'exaspération de votre père, père, espérant reprendre le pouvoir par la terreur des uns et le rappel des autres ? Exaspération, oui ! Mais mon père désapprouvait les bombes. C'est lui qui calmait les exaltés. C'est lui qui a empêché l'envoi d'un câble à Washington pour demander l'intervention des Etats-Unis ! Non ! Sa popularité, voilà son seul crime. On le guettait. On a saisi l'occasion de ce fatal voyage en auto...

M. Boisneuf donc soutiendra qu'il ignorait ce qu'allaient faire à la maison Clara les quatre partisans qu'il y transporta, en auto, le 12 septembre. Aux jurés il appartiendra de dire si cette ignorance est vraisemblable. A la Guadeloupe, les positions sont prises. Il faut que ce soient les jurés d'une cour d'assises de France qui prononcent.

La France a ici un grand devoir moral: elle doit la justice à ses colonies.

MAURICE DE WALEFFE,

ZZ Le Journal 1924 11 02 art 01 Guadeloupe 1

Retour - Back 02 novembre 1924