| Le Petit Parisien 02 novembre 1924 |
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M. QUEMENEUR AURAIT UN SOSIE C'est ce qu'écrit, du moins, au président des assises, un correspondant bénévole qui habite à Neuilly-sur-Seine et qui rencontra à Paris ce sosie du conseiller général Quimper, 1 nov. (de not. env. spéc.) L'importance que la défense attache à ces derniers témoignages et le parti qu'elle peut en tirer n'échappent à personne. En effet, s'il est prouvé que M. Quémeneur était encore vivant après la nuit au cours de laquelle Seznec est accusé de l'avoir assassiné, toutes les charges accumulées contre l'inculpé tombent également. Or, le président des assises a reçu aujourd'hui une lettre qui peut expliquer en quelque sorte pourquoi des témoins auraient cru apercevoir M. Quémeneur après la date attribuée à son meurtre. M. Quémeneur aurait un sosie ! L'auteur de cette lettre est un négociant, M. Nicole, domicilié avenue du Roule, Neuilly-sur-Seine, jadis établi à Brest. Il affirme qu'il a vu circuler à Paris le sosie parfait du conseiller général. Tout y était: silhouette. allure, et jusqu'aux dents en or du disparu. M. Nicole explique ainsi les méprises des témoins qui croient avoir aperçu M. Quémeneur. Semblable mésaventure lui est en effet survenue, car ayant rencontré le sosie et l'ayant pris pour le disparu, il s'avança vers lui, la main tendue, pour lui parler; il s'aperçut alors que ce n'était pas M. Quémeneur qui se trouvait en face de lui. Un témoin navré
Aujourd'hui, nous en sommes au huitième jour et il reste encore quarante témoins à entendre. Seznec a maigri; ses yeux sont plus creux, ses joues très rouges, ses pommettes violacées. Mais il a encore tout son empire sur lui-même. Il écoute chaque déposition attentivement, regarde la salle fréquemment, et parfois, d'un furtif regard à la dérobée, les jurés qui lui font face. Le premier témoin de la journée est un M. Marie, négociant, qui avait, de passage au Havre, entendu une dame Brébant, débitante, faire des révélations graves sur l'affaire Seznec. Le voyageur inconnu
On sait que la valise du Havre a été trouvée dans la salle d'attente des troisièmes classes par un cheminot. Voici ce cheminot, M. Moutel, à la barre. M Kahn lui fait habilement préciser que le 20 juin, dans la salle d'attente, il a vu un voyageur de 20 à 25 ans couché sur une banquette. Il y avait là la valise de Quémeneur. Et ce voyageur, triomphe le défenseur, ce n'était pas Seznec ! C'est le premier témoignage favorable à l'accusé. Seznec ne paraît même pas s'en apercevoir. Un autre employé de la gare fait une déposition analogue. Mais un troisième cheminot déclare que ce jeune voyageur a repoussé du pied la valise de Quémeneur comme s'il avait été surpris en train de la « visiter indûment ». Au tour de l'accusation à marquer un point. M. Le Bars, huissier à Morlaix, dépose que, le 20 juin, il allait à la scierie de Traon-Ar-Velin pour signifier un acte à Seznec lorsqu'il rencontra un ingénieur, M. Testeven, qui précisément en revenait. L'ingénieur lui dit : — « Pas la peine d'aller plus loin; Seznec n'est pas là. On m'a dit qu'il était à Brest ».
Le 20 juin, on sait que l'accusé a été vu en gare du Havre par M. Deckmuydt. On appelle M. Testeven, qui confirme ses paroles. On attend le deuxième huissier de Morlaix qui eut l'occasion d'instrumenter contre l'accusé. Le président. — Combien y avait-il d'huissiers, à Morlaix, qui poursuivalent Seznec? — Trois, monsieur le président. Le président. — MM. les jurés apprécleront, souligne M. Dollin du Fresnel. si Seznec était, comme il le prétend, dans une situation florissante.
Voici une voisine d'Angèle Labigou, Mme Le Flohic, qui vient préciser que, le 20 juin au soir, Angèle lui a dit: — « Ma patronne (Mme Seznec) est au lit depuis deux heures et monsieur est en voyage. »
Dans l'assistance, Angèle Labigou se lève et crie: — Tout ça, c'est des mensonges. — Vous viendrez à la barre, mademoiselle Labigou, fait le président n'ayez pas peur ! Eles-vous pressée !
Enfin Angèle Labigou vient à la barre, suivie par Mme Seznec, et toutes les deux « enguirlandent » le témoin:
— Vous êtes une menteuse, une méchante femme ! Et Angèle lance au président, qui est bien indulgent: — Vous n'avez que de faux témoins. avec vous ! La salle manifeste bruyamment contre Mme Seznec et sa bonne. On rit, on hurle, on siffle, et l'avocat général menace les perturbateurs de les condamner séance tenante. Voici un ami de Seznec, M. de Jaegher. Il déclare qu'en juin 1923 l'entrepreneur de scierie de Traon-ar-Velin, était soucieux, inquiet, indifférent à ce qu'on lui disait : — J'attribuai cela, déclare le témoin, à tous les procès que Seznec avait sur le dos (Rumeurs).
M. Bègue est le commis des postes du bureau du boulevard Malesherbes à qui l'on est venu réclamer, le 2 juin, la lettre poste restante qui contenait le chèque de 60.000 fr. envoyé par Me Pouliquen à son beau-frère Quémeneur.
Le président. — Reconnaissez-vous Seznec pour la personne qui s'est présentée à votre guichet? Les faux alibis
Voici maintenant un ex-camarade de prison de l'accusé. — Seznec, dit-il, m'a proposé d'abord quinze mille francs à se partager pour trouver deux témoins qui auraient déposé qu'il était dans le train de Brest le 13 juin, puis il m'a offert ensuite 30.000 francs, toujours à se partager avec des types qui auraient dit qu'ils avaient vu Quémeneur à Paris le 18 juin. Le président. — Quand vous a-t-il demandé cela? L'un après l'autre M. et Mme Maingourd, négociants à Landivisiau, déposent que le chauffeur de Seznec est venu leur proposer de la part de Mme Seznec de dire à la justice qu'ils avaient vu son mari au mois de juin.
Il m'a dit : — « C'est une sale corvée que je fais là, mais vous, ne vous mettez pas dans de sales draps. »
Le chauffeur Samson, du fond de la salle, s'écrie: — « C'est pas vrai ! » L'on assiste à une nouvelle confrontation, où le chauffeur met la salle en joie par des sous-entendus égrillards. La gaieté de la salle n'est pas encore calmée quand on introduit le forain Rospars, ex-détenu à la prison de Quimper. — Seznec, dit-il, m'a remis, le jour de ma libération, le 16 octobre, trois reçus et une lettre pour sa femme. Il m'a dit : Si tu ne réussis pas, je suis fichu ! » (Sensation.) On sait que ces trois reçus établissaient la présence de Seznec à Brest, le 13 juin. — Vous avez voulu estamper ma femme! crie l'accusé.
— Pas plus estampeur que vous répond Rospars. Et les camarades de geôle se jettent à la tête des histoires de prison. Après il y a un défilé de détenus ou ex-détenus qui racontent en langue verte la fabrication et le timbrage des reçus. M. Quémeneur était-il, le 30 mai, au café de Versailles ?
On entend ensuite M. Lajat, imprimeur à Morlaix. — J'ai vu M. Quémeneur, dit-il, le 30 mai, à la terrasse du café de Versailles. Il était assis avec une personne que je ne connais pas. Je l'ai vu de face, puis il a pris une chaise et m'a tourné le dos.
Le président. — Avez-vous une bonne vue ? Le témoin : — J'ai une bonne vue normale. M Alizon, partie civile: — M. Lajat n'a-t-il pas une tale sur l'œil droit et n'est-il pas myope de l'autre œil ? Le témoin. — Malgré cette petite tale j'ai une vue normale. (On rit.) Puis M. Bleas vient affirmer qu'il y a quinze jours M. Lajat était beaucoup moins précis.
M. Lajat disait : « Je crois bien ".... Et M. Lajat, confronté, avoue bien avoir été moins affirmatif avec M. Bleas parce que celui-ci était trop convaincu de la mort de M. Quémeneur. M. le président. — C'était le moment de le faire changer d'opinion (Rires.) Demain dimanche, audience matin et soir. Les jurés, pressés d'en finir, veulent absolument siéger jusqu'au verdict. L.-C. Royer. |
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