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Notre Couverture WARTAN MAHOKIAN Le Peintre de la Mer
Présenter à Nice le grand peintre Wartan Mahokian peut paraître superflu. Son art puissant et solide a fait à notre hôte fidèle d'innombrables admirateurs. Nos lecteurs auront été heureux de contempler sur la cou- verture de ce numéro les traits de l'auteur de tant d'admirables marines. Celles-ci se pas- seraient d'un commentaire, si nous n'avions l'heureuse chance d'avoir sous les yeux une étude consacrée à Mahokian, par le plus subtil, le plus sagace et le plus sincère des critiques, Camille Mauclair. Il nous est inter- dit de publier ici ces pages. Nous allons essayer de les résumer sans trop trahir la pensée de notre éminent collaborateur. Tenter d'enfermer Mahokian dans une école est une tâche vaine. C'est un contem- platif sincère qui crée et n'émet pas de théo- ries. Il a brossé de beaux paysages, mais il est avant tout le peintre et le poète des vagues. Son thème préféré c'est la mer, le plus difficile et le plus redoutable de l'art pictural. Rares sont ceux qui ont réussi à le développer: Van Goyen, Turner, Consta- ble, Delacroix, dans le passé ; parmi les modernes: Claude Monet, Manet, Eugène Boudin, Courbet, Whistler. Ces noms sont parmi les plus grands. Et c'est la gloire de Mahokian de pouvoir être placé dans une si haute lignée. Son originalité est d'avoir su exprimer, mieux que tout autre, l'expression des volu- mes et le dessin des lignes décoratives. Ici Camille Mauclair fait une remarque à laquelle on doit s'arrêter. « Préoccupés de lutter de vitesse et de finesse avec les irisa- tions multiples de l'eau où la féerie du ciel ouvre ses suaves abîmes de clarté, trop de peintres ont oublié que l'eau est une matière lourde dont les chocs sont terribles ». Au- dessous des << sylphes impondérables de l'écume », il y a une pesanteur formidable, un volume aussi incompressible et compact que le granit. Une vague de fond est, par sa matière et sa forme une sculpture. » Le génie de Rodin avait su percevoir cet aspect de la mer. Cette massivité statuaire de l'eau, Wartan Mahokian l'a comprise. Ses grandes vagues arrivent droit sur nous avec des fureurs écra- santes. Aucun peintre comme lui n'a su peindre la mer monstrueuse et déchaînée. Mais au-delà du drame et de l'orage, il y a une sérénité infinie: « Dans ce prétendu chaos, le regard du peintre poète découvre alors u autre moyen de comprendre et d'exprimer : c'est un des- sin ornemental d'une prestigieuse richesse. Chacune des vagues qui surviennent avec autant de régularité que de tumulte est un dessin composé par la nature, pour un mo- ment, avec autant de précision, d'art, de beauté et d'amour que le dessin d'un chêne qui vivra trois cents années. Chacune des vagues est un chef-d'oeuvre d'art ornemental aussi patient que la plus parfaite et la plus ingénieuse broderie orientale ou dentelle gothique, et ce chef-d'œuvre est dissous aussitôt né, et aussitôt remplacé par un autre non moins étonnant, et la figure de la mer est faite de ces millions d'aspects simultanés et successifs qui évoquent, en un rêve indé- finissable, toutes les formes de la vie. » Ces aspects, Mahokian a su tous les repro- duire en les interprétant, qu'il ait posé son chevalet à la pointe du Raz, sur les côtes danoises, en Suède, à Capri, à Guernesey, au Cap d'Ail. Et c'est pourquoi dans son œuvre, d'une si parfaite unité, aucune toile ne ressemble à l'autre. Et l'on comprend que le peintre ait dédaigné « le sujet », qu'il ait banni l'homme de ses toiles et avec lui le pittoresque facile. C'est à peine si parfois il dresse une silhouette de navire ou note le vol d'un goëland.
Par ce dédain du « sujet », son œuvre est résolument moderne. Mais son art demeure classique, nous voulons dire indifférent aux caprices de la mode. Il est d'une absolue probité. L'œuvre de Mahokian est «nourrie d'un idéal qui ne saurait périr, révélatrice de foi, de science, d'effort continu et de profonde concentration intérieure. Je n'en avais pas rencontré de telle depuis longtemps.» Que peut-on ajouter à un si bel et à un si juste éloge?
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