| Le Petit Écho de la Mode 07 décembre 1924 |
![]() CAUSERIE MÉDICALE L'histoire est plutôt avare de célébrités bègues; elle nous en présente cependant quelques-uns, qui ne sont pas parmi les moins illustres. Deux rois de France furent également bègues : Louis II, dit le Bègue, fils de Charles le Chauve, et Louis XIII, dit le Juste, fils d'Henri IV. Voici, à propos de ce dernier, une anecdote. Louis XIII fit venir à la cour un M. d'Alamont, seigneur de Molandry, qui était bègue comme le roi. Or, la première fois qu'il vit le gentilhomme, Louis XIII lui parla en bégayant comme il en avait l'habitude, et M. d'Alamont, ne voulant pas s'exprimer comme un simple roturier, lui répondit avec le plus aimable bégaiement. Le roi, piqué de ce qu'il regardait comme une moquerie et une grave insulte, allait donner l'ordre d'arrêter le mauvais plaisant, lorsqu'on lui expliqua que le chevalier était atteint du même défaut que lui. Selon une statistique du ministère de l'Instruction publique, il y a en France 150.000 bègues. Le bégaiement commence vers l'âge de trois ans ; à sept ans, il se dessine, et vers douze ans il est complet. Les causes qui le provoquent sont multiples, mais en première place il faut noter les frayeurs et les chocs moraux; en second lieu, il faut incriminer les maladies aiguës, les maladies nerveuses (danse de Saint-Guy, épilepsie), les végétations adénoïdes du naso-pharynx, l'hypertrophie des amygdales, la longueur excessive de la luette. Le bégaiement ne s'établit que sur un terrain. psychique spécial, qui fait que le bègue veut parler sa pensée avant de penser sa parole, autrement dit, il veut faire passer la parole extérieure avant la parole intérieure. Sous le coup d'une émotion quelconque, la pensée qui commençait à rayonner disparaît subitement. Ainsi le docteur S., de Paris, qui était bègue, raconte qu'un jour, voulant prendre le train pour Perpignan, il arriva fort tard à la gare et se présenta au guichet tout essoufflé pour prendre son billet, mais il demeura devant l'employé sans parole et, avec de grandes contorsions et des efforts inouïs, finit par répondre « Cette »... alors qu'il avait l'intention de demander un billet pour Perpignan ! Le professeur R., de Paris, raconte qu'il fit un jour un petit attroupement à un guichet de la gare du Nord en demandant un billet pour la station de Babeuf; il lui était impossible de prononcer ce mot commençant par une explosive; devant l'impatience du public, qui manifestait bruyamment par suite de son arrêt prolongé au guichet, il dut se résoudre à écrire le nom de Babeuf sur un papier et à le donner au receveur pour obtenir un billet, passant ainsi pour un sourd-muet. Ce même professeur a exposé, en termes amusants et d'une modestie charmante, comment il parvint, avec l'aide de feu le Dr Chervin, à se guérir de son infirmité : «Je commençai, dit-il, la cure en prenant l'engagement d'honneur de garder le silence absolu pendant la première semaine du traitement et de ne pas prononcer un seul mot en dehors des exercices communs qui avaient lieu au domicile du Dr Chervin. Ce fut l'étape la plus dure du traitement. Je ne correspondais avec les miens que par écrit. Si quelqu'un m'abordait dans la rue et voulait me causer, je tirais de mon portefeuille une carte sur laquelle étaient écrits ces mots : «Suivant un traitement pour le bégaiement, je suis obligé d'être muet pendant huit jours.» Un de mes clients me rencontra un jour et crut que j'étais devenu fou. «Les exercices communs duraient pendant quatre heures par jour, deux le matin, deux le soir. Ils s'appliquaient à faire la rééducation complète de la parole. La première semaine, j'appris ainsi à respirer, à refaire la pose de la voix, à émettre des sons liés, à exécuter la gymnastique des lèvres, à dire des voyelles et des consonnes, à prononcer quelques mots avec une extrême lenteur. Même chez les gens normaux le langage articulé est acquis par l'exercice. L'homme est un animal imitatif dont on forme les facultés et le caractère comme on pétrit son cerveau. LE DOCTEUR.
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