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Excelsior
dimanche 21 décembre 1924


DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL REIMS, 20 décembre.

Qui a suivi le prodigieux travail que les Rémois ont dû réaliser pour dégager leur ville de ses ruines en arrive aujourd'hui à douter de ses souvenirs. Le «Sourire de Reims», ce joyau d'archéologie, n'a pas été retrouvé, mais c'est une ville nouvelle qui vous sourit de tout l’éclat de ses pierres blanches, de ses maisons neuves et de ses magasins qui semblent avoir préparé pour un petit Paris le luxe et l'élégance de leurs vitrines, de leurs étalages, et Reims, qui vous recevait dans des baraques au lendemain de l'amnistie, a maintenant des palais, des palaces pour vous accueillir.
Mais ceux qui l'ont ressuscitée, sauvée, ont trop le respect de la vérité, ils ont trop lutté et souffert, pour ne pas vous mettre en garde contre des impressions exagérément optimistes. Vous pouvez en croire vos yeux; ne jugez pas à première vue. Promenez-vous...
De fait, il reste autour de la cathédrale, toujours douloureuse, bien des trous, des ruines, des lacunes, que le temps ne comblera ou ne fera oublier que lentement. Sans doute, une ville neuve a surgi, et mille chantiers actifs prolongent, en dépit de la saison, l'œuvre qui a donné des résultats si merveilleux, Mais il reste beaucoup à faire, et le dernier effort celui qui rendra à la ville sa vie laborieuse, sa prospérité normale, est peut-être le plus difficile à mener à bien. Dimanche dernier, pour la cinquième fois, s'est réunie l'assemblée générale de la coopérative de reconstruction. Elle était moins dense, moins nombreuse, mais on y parla entre soi et son dévoué président salua avec émotion le « dernier carré » de ses fidèles amis avant d'énoncer ce qu'il faut encore de persévérance, de courage, d'argent et de confiance pour que soit complète la victoire définitive qu'on appelle résurrection.
L'opinion publique s'est peu à peu détournée de nous. Tel est bien le fait nouveau que nous a apporté cette année 1924, a déclaré le marquis de Polignac avant de mettre au point ce que l'on a appelé «les scandales des régions dévastées». Il faut dire au pays la vérité.
Cette vérité, ce sont les erreurs, les fautes, les faiblesses qui se sont glissées dans l’œuvre formidable et qui fait «en quelque sorte comme le risque de toute activité humaine». Il n'en reste pas moins acquis que les dix départements dévastés ont versé, en 1924, près de cinq milliards d'impôts et que tous les crédits alloués aux sinistrés sont en réalité remboursés par eux avec les intérêts.
Une promenade dans Reims sous les arcades de la place et de la rue Drouet-d'Erlon, dans les rues de Talleyrand, de Vesle, de l'Etape, les magasins rivalisent de coquetterie et il en est qui seraient à leur place sur nos boulevards.
Voici dans une vitrine, sous les arcades, quelques notes parisiennes: La mode est au jade; Pour le dancing, Le puma véritable voisine avec la façon lézard, l'écaille et l'ivoire véritables. Des magasins: Au chic parisien, Aux Gourmets, ne mentent pas à leurs enseignes. La maison Au chemin des Dames spécialité de confection pour dames, s'en tient à une installation provisoire; mais, tout à côté, de somptueuses vitrines annoncent une «exposition des dernières nouveautés de la saison». Et il y a Le Poussin bleu, Aux Poilus de la Marne, etc.
Il semble bien que le luxe soit ici comme un des signes de l'époque et qu'on doive se garder d'une impression superficielle qui peut conduire à des conclusions fausses.
Quelques-uns ont vu grand dans l'emploi de leurs dommages de guerre, nous dit-on, et ils ont eu raison. Des magasins ont un cadre spacieux pour une clientèle qui grandira. D'autre part, Reims a un commerce de luxe qui suffirait à une population de 300,000 habitants et elle en avait 120,000 avant la guerre. Peut-être ici a-t-on trop compté qu'elle passerait rapidement du rang de ville martyre à celui de cité opulente. Les progrès ne vont pas si vite. La vie est chère, plus chère qu'à Paris, et cela s'explique aisément : les campagnes donnent peu et c'est en grande partie Paris, avec les Halles, qui nous ravitaille. La même erreur a été commise dans la construction de rapport: On a édifié de belles maisons à confort moderne et à loyers élevés. Aussi voyons-nous fléchir, en même temps que la valeur de ces immeubles, le prix de leurs appartements vacants. Peut-être aura-t-on bientôt pour 4,000 ce qui était proposé 10.000 ou 12,000. Cela ne va pas sans quelques mécomptes et trop de gens ont appris à leurs dépens que la clientèle riche est limitée et que nous tendons à sortir de l'époque où l'on semait l'argent. sans se préoccuper du lendemain.
L'industrie textile éprouve réelles difficultés. Reims était la ville de la laine depuis le moyen âge. Elle connaissait en 1914 une grande prospérité par les peignages, les filatures, le tissage. Mais tout a été ruiné le déblaiement n'a eu lieu qu'au bout d'un an et demi, la reconstruction a duré plusieurs années et de très belles usines qui pourraient contenir six cents métiers n'en ont que vingt-cinq ou trente.
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Pour un certain nombre d'industrie, la question des dommages n'est pas encore réglée, les gros dossiers sont sujets à révision et les intéressés ne savent pas encore exactement sur quoi ils peuvent compter.
Nous pouvons passer maintenant aux constatations les plus réconfortantes.
L'industrie type de Reims, celle du champagne, a repris tout de suite et a regagné, pour la première fois en 1920, malgré la fermeture de gros marchés comme les Etats-Unis, l'AIlemagne et la Russie, le chiffre de vente d'avant-guerre,

D'autres marchés s'étant ouverts et la consommation française ayant doublé, ce chiffre-base vient d'être dépassé. Trente-cinq millions de bouteilles environ ont été expédiées cette année par Reims, Epernay, Châlons. Le chiffre de 1912-1913 était de 30.097.644. Les industries annexes ont suivi la même heureuse progression.

L'agrandissement de Reims

Reims sort plus grande, plus étendue, de l'épreuve qui a menacé de l'anéantir. La ville s'est développée sur la périphérie, dans sa banlieue. et elle a donné naissance, là où n'étaient que des champs de culture, à un village de 3,000 âmes qui s'appelle modestement le Foyer Rémois. Ce village modèle, construit avec douze types de maisons différentes, multipliant les notes d'une aimable diversité, possède une église à piliers trapus, et une vaste et attirante maison commune s'est ouverte, aux familles nombreuses, aux ménages jeunes ayant déjà plusieurs enfants. Cette cité-jardin, à loyers réduits, inspirera celle que la ville doit entreprendre et qui s'appellera La maison blanche.
Un paysage lunaire est redevenu le parc des Sports, le parc Pommery et le fameux collège des Athlètes. Le Tennis Club offre aux Rémois ses terrains de jeux et une seconde piscine, large, profonde, surmontée d'une agréable décoration de style pompéien.
La cathédrale émouvante, qui a tant souffert de l'incendie de son échafaudage, en a reçu un nouveau extrêmement léger, derrière lequel les statues ont été ligotées par des moyens de fortune qui remédient tant bien que mal à leur désagrégation.
Tout ce qui a pu être préservé, tout ce qui pourra être reconstitué de l'art local, sera remis définitivement en place et Reims, si digne d'attirer les touristes du monde entier, ne négligera rien, le temps aidant, de ce qui peut faire d'elle à nouveau une ville qui sait sourire et, pleine de confiance, travailler.

ROGER VALBELLE.


Reims dans le département de La Marne -51- L'Ange au sourire


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