| Le petit Parisien 04 décembre 1924 |
POUR ET CONTRE Aborderions-nous les temps nouveaux? Deux événements viennent de se produire qui me paraissent tout à fait importants. 2° L'Union de la charcuterie française a donné, avant-hier, son grand banquet annuel, sous la présidence d'une haute personnalité officielle... Et il n'y a pas eu un seul discours. La glace et le champagne ont passé sans le secours de l'éloquence dînatoire. Les convives ont cependant parfaitement digéré. On assure même qu'ils ont mangé avec beaucoup d'appétit et bu avec beaucoup d'entrain Voilà qui tient tout simplement du prodige... Voilà qui n'est seulement pas croyable... A deux reprises, et à quelques jours seulement d'intervalle, des hommes ont pu s'assembler sans éprouver aussitôt le besoin de prononcer de grandes phrases, pleines ou creuses, de grands mots sonores ou pesants... Les hommes seraient-ils sur le point de s'apercevoir qu'ils font un fâcheux abus de la parole et de la salive? Les hommes seraient-ils près de reconnaître qu'on peut manifester de la joie ou de la douleur sans effeuiller de pâles fleurs de rhétorique et qu'on peut manger du filet de bœuf en commun sans parler de la démocratie, de l'Empire, du Moyen-Age ou de l'inflation fiduciaire?... Ce serait une révolution, une révolution morale capitale... Il ne faut pas être systématiquement ennemi de la parole... Un discours peut parfois être opportun et même nécessaire... Un orateur peut être éloquent (tout arrive!) et son éloquence peut être productrice et génératrice, peut animer des volontés, déterminer des actes bienfaisants, engendrer des événements importants. Seulement il ne faut pas s'abandonner pieds et poings liés à la parole tyran- nique, à la parole épidémique, à la parole débordante et bourdonnante.... Il faut, il faudrait user de la parole avec discrétion, avec modération. Il faudrait la conduire et ne pas nous laisser conduire par elle... Or, il semble bien que nous soyons devenus aujourd'hui les serfs de la parole. Nous ne pouvons plus esquisser un mouvement, entamer une action, manifester un sentiment sans nous inonder de flots d'éloquence, sans palabrer pendant des heures entières... Des discours!... Des discours!... Nous sommes joyeux? Des discours! Nous sommes affligés? Des discours! Nous fêtons un événement heureux? Des discours! Il y a eu une catastrophe? Des discours! Un boxeur revient d'Amérique, un monsieur marie sa fille, un cultivateur a récolté une pomme de terre phénoménale, un jockey a reçu le Mérite agricole des discours, des discours, des discours!... Les simples citoyens parfois estiment que les ministres parlent trop, qui parlent tout le temps, qu'on oblige à parler tout le temps... Mais les simples citoyens, à la moindre occasion, s'empressent, eux aussi, de discourir, d'enfiler des mots les uns à la suite des autres, d'enfler la voix et de dérouler des mètres de lieux communs comme de vieilles pièces d'étoffes déteintes et mitées... Maurice PRAX |
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