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L'Œuvre 04 décembre 1924


un prince hindou reste toujours parfaitement hindou

Hors-d’œuvre
Monsieur A.

D'après ce que nous dit Kipling, un prince hindou reste toujours parfaitement hindou, même s'il est devenu parfaitement anglais.
Le rajah Sir Hari Singh a reçu une éducation anglaise, c'est-à-dire (suivant l'expression des éducateurs) l'éducation la plus raffinée; il a conquis ce titre superlatif: «le plus européen des rajahs», et, ce qui est plus reluisant encore, ce brevet de civisme: «un parfait gentleman»... La cause du Droit et de la Liberté lui doit, par surcroît, quelque chose, car, au cours d'une guerre qui ne le regardait pas, Sir Hari Singh a mis à la disposition des organisateurs une armée qui s'est fort bien conduite sur des champs de bataille où elle n'avait raisonnablement rien à faire. Depuis, le rajah Hari Singh a appris à connaître les Anglaises, puis les Anglais. Et si le gouvernement anglais, par un procédé qui sent la trahison, n'est pas arrivé à rejeter Mowgli vers ses frères et à en faire un cruel ennemi de la civilisation britannique, c'est que les princes hindous ont véritablement bon caractère.

Fastueux et ingénu, ce noble Oriental avait cru rencontrer l'amour sous les traits d'une Mrs Robinson Du moins Mrs Robinson avait-elle promis à Hari Singh de lui faire connaître les raffinements de l'amour civilisé.
Or, depuis un certain nombre de siècles, la civilisation n'a apporté dans les pratiques de l'amour qu'un raffinement nouveau: c'est l’entôlage, dont le chantage est la forme la plus onéreuse pour l'opéré et la plus fructueuse pour l'opératrice.
Mrs Robinson avait un mari; ce ne fut pas le mari qui fut trompé. L'amant s'estima fort heureux de signer un chèque de 13 millions, non pas en rémunération de complaisances qui n'avaient pas de prix, mais en récompense d'une discrétion précieuse. Car ils ont encore, aux Indes, des préjugés singulièrement arriérés. Un roi d'Espagne qui vient en France pour s'amuser tire de ses succès amoureux une vanité tapageuse; il veut que ça se sache et organise sa publicité à la mode de Casanova. Mais un prince hindou qui couche avec une dame anglaise encourt la malédiction des brahmanes et le risque de perdre sa caste... A moins que l'aventure ne reste confidentielle.

C'est pourquoi le rajah Hari Singh glissa 13 millions dans la main du mari (où de celui qui tenait cet emploi), en lui faisant une recommandation qu'ordinairement les amants heureux ne font point aux maris trompés: «Surtout, n'allez dire à personne que vous êtes cocu!»

Tous les personnages qui prirent part à ce vaudeville en caleçons se montrèrent discrets. Le gouvernement anglais fut d'abord fort convenable pour le prince qu'il avait anobli en l'élevant à la dignité de «Sir» lors du procès intenté par Mrs Robinson (car Mrs Robinson avait encore quelque chose à réclamer), le rajah fut désigné sous le nom de Monsieur A..., et la presse anglaise reçut l'ordre de respecter un incognito que le rajah pensait avoir suffisamment acheté en le payant 13 millions. Ainsi, les membres du gouvernement anglais se comportaient en gentlemen vis- à-vis d'un galant homme.

Que s'est-il passé depuis ? Le gouvernement anglais vient de lever la consigne. Tous les journaux des îles et du continent publient aujourd'hui le nom et le portrait du rajah Sir Hari Singh... Cette muflerie gratuite atteint gravement un Hindou qui, dans une vilaine affaire avec des Anglais, eut le seul beau rôle: le rôle de dupe. Volé et trahi en Europe, le prince va perdre sa situation en Asie; or, si un prince russe s'adapte fort bien au volant d'un auto-taxi, un rajah ne sait rien faire en dehors de son métier de rajah.

Mais, si le gouvernement britannique, en livrant à la presse son hôte, qui était en même temps le féal de la Couronne d'Angleterre, a usé d'un procédé pour le moins discourtois et impolitique, il faut rendre hommage à la presse, qui nous donne un exemple inattendu d'honnêteté professionnelle et de désintéressement.
Pour remplir ce devoir féroce qui consiste à repaître la curiosité du lecteur, la presse unanime n'a pas hésité à publier la photographie et la biographie d'un nabab capable de donner comme ça treize millions de pourboire à un monsieur quelconque et à une dame encore plus quelconque, en échange de leur discrétion.

G. DE LA FOUCHARDIÈRE


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