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L'Oeuvre - 13 février 1925


le bœuf ne s'ennuie pas, surtout quand il voyage dans des boîtes de conserve

HORS D’ŒUVRE
Un petit voyage

L'exemple d'Ulysse, comme celui de Candide, tend à démontrer l'absurdité des voyages lointains.
Pourquoi aller ailleurs, dit le sage, pour chercher autre chose?
D'abord vous ne trouverez pas «autre chose»... Vous ferez des milliers de kilomètres pour voir des femmes qui portent des anneaux dans le nez; mais vous voyez encore ici des dames qui percent leurs oreilles pour y accrocher des anneaux; et un déplacement de trois mille kilomètres est disproportionné lorsqu'il s'agit de constater un déplacement de quelques centimètres quant à la perforation d'un cartilage... Une dame peau-rouge peinturlure son visage par bandes horizontales, une dame parisienne étale également la couche de peinture sur toute la surface: ça ne vaut pas le voyage.
Ensuite, il n'y a pas d'«ailleurs»; si vous désirez avoir trop chaud, n'allez pas en Afrique: attendez ici le mois d'août. Si vous désirez avoir trop froid, ne remontez pas jusqu'en Norvège: attendez ici le mois de décembre.
Cependant l'homme est affligé d'une infirmité terrible, que dénonça Pascal: il s'ennuie... Alors il songe à promener son ennui.
Il va naturellement s'ennuyer le plus loin qu'il peut. S'il ne peut pas aller très loin, il va dans le voisinage ennuyer ses amis et connaissances. Il se décerne le titre de philosophe péripatéticien s'il a l'âme assez forte pour promener son ennui autour de son jardin, comme fit Alphonse Karr, ou autour de sa chambre, comme fit Xavier de Maistre. Il est, sans le savoir, un homéopathe intellectuel s'il promène son ennui dans la cité des livres; car on rencontre dans les livres autant de raseurs qu'on en évite dans la rue.
En somme, le seul remède à l'ennui, c'est d'être ailleurs et de penser à autre chose. L'idéal, sans doute, serait de n'être nulle part et de ne penser à rien. Ainsi le bœuf ne s'ennuie pas, surtout quand il voyage dans des boîtes de conserve.
Mais nous ne jouissons pas des privilèges réservés à l'espèce bovine. Nous avons la conscience du déplacement, et le mal de mer est une distraction que nous payons très cher...
Tout ce qui précède est inspiré par un souci de précaution oratoire. Je pars demain pour Tunis, d'où je gagnerai le fond du Sahara. Je verrai des chameaux, d'autres chameaux, de vrais chameaux. Je verrai des caravanes d'Anglais et d'Américains; il parait qu'en cette saison il y a un monde fou dans le désert. Je suis bien content de partir, car c'est un beau voyage; et je serai bien content de rentrer.
Je tâcherai de vous rapporter sinon des faits (et des dattes, naturellement), du moins quelques impressions de voyageur naïf.

G. DE LA FOUCHARDIÈRE.


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