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Le Petit Journal illustré - 15 février 1925


Les miettes du passé : la fin du monde

FRÈRES, il faut mourir !

C'est le cri que la congrégation des Adventistes du Septième Jour vient de pousser dans un conclave solennel qu'elle a tenu à San-Francisco ces jours derniers.
Si nous en croyons cette joyeuse congrégation, le monde touche à sa fin. Et le plus curieux, c'est que ce même cri nous arrive aussi, comme un écho, d'Angleterre, poussé non plus par une secte, mais par un spirite fameux, qui n'est autre que le romancier Conan Doyle.

On sait que le père de Sherlock Holmes a versé depuis quelque temps dans les extravagances du métapsychisme le plus effréné. Il a même ouvert récemment à Londres une librairie uniquement consacrée à la vente des ouvrages sur le spiritisme. Or, Conan Doyle nous annonce les plus terribles malheurs. Tous les esprits qu'il a consultés lui ont annoncé la fin du monde. Un cataclysme universel se prépare; toutes les forces de la nature vont se liguer contre l'homme, afin d'en anéantir la race. Ce ne sera pas, cette fois, comme disait du Déluge un écrivain humoriste, ce ne sera pas une fin du monde ratée : il n'y aura pas de Noë, pas d'arche où serait conservé un couple de toutes les espèces peuplant le monde... Non !... il n'y aura plus rien... Ce sera la fin finale et absolument définitive de l'univers.
Nous voilà prévenus.

Il paraît que les Adventistes du Septième Jour ont pris ces prédictions au sérieux. La plupart ont fait évangéliquement la donation de leurs biens à des œuvres de charité. Si vous vous sentez tenté de les imiter, croyez-moi, gardez au moins une petite poire pour la soif. La fin du monde pourrait être remise à une date ultérieure. Ça s'est vu quelquefois depuis l'an Mille.
Cet an Mille fut une année de crise terrible pour toutes les nations de l'Occident, Depuis le début de l'ère, chrétienne, des traditions obscures, des prophéties équivoques marquaient la fin du Xe siècle comme l'époque fatale de la fin du monde.

Ces croyances s'étaient répandues dans tout l'Occident; elles avaient envahi la France, l'Angleterre, jusqu'au littoral de la Baltique. Au fur et à mesure qu'approchait la date fatale, l'inquiétude augmentait de toutes parts. Dans l'attente de l'événement qu'annonçaient les prophéties, on remarqua avec un soin scrupuleux tout ce qui semblait alors un avertissement ou un présage, et les chroniques le consignèrent avec une minutieuse fidélité. En 996, il y eut sur l'Océan de formidables tempêtes. Au printemps suivant, une comète apparut à l'Orient, «du côté où doit descendre la Bête de l'Apocalypse»; dans l'hiver de 999, qui précéda l'année marquée de Dieu, la neige tomba en si grande abondance que, dans plusieurs provinces, les chaumières des serfs furent ensevelies et que les hommes périrent avec les troupeaux. Il plut ensuite pendant trois mois sans discontinuer, de sorte que les blés furent noyés et que partout sévit la famine.
Voilà comment s'annonçait l'année du millésime.

Les craintes ressenties à la pensée de la catastrophe prochaine exaltèrent partout les sentiments de la piété. Dans l'attente des peines ou des joies célestes, on se détacha par degrés des joies passagères et des biens périssables; on mit à profit le conseil de l’Évangéliste; on songea aux trésors du ciel «que les voleurs ne déterrent point et que les teignes ne rongent jamais».
Des désastres multipliés, des indices infaillibles, disent les chartes du temps, attestent que la fin du monde n'est pas éloignée ; des signes irrécusables l'annoncent; les prophéties de l’Évangile sont au moment de se réaliser. Il est donc juste et raisonnable de prévenir par de sages précautions des malheurs_possibles dans notre condition mortelle...

«En conséquence, moi et ma femme (tel et telle) considérant le poids des péchés dont nous sommes chargés, et pleins de confiance dans miséricorde de Dieu qui a dit : «Faites des aumônes et tous vos péchés vous seront remis», nous donnons par ces présentes en don privé, et de notre plein gré, nous attribuons et transmettons au monastère de... nos biens avec les maisons, les bâtiments, les paysans, les serfs, les vignes, les bois, les champs, les prés, les pâturages, les étangs, les cours d'eau, le bétail de toute espèce, les meubles et immeubles dans l'état où nous les possédons aujourd'hui...»

D'un bout à l'autre de la chrétienté, ces sortes de donations furent innombrables.

Enfin, l'an Mille s'ouvrit. Les premiers jours de l'année n'eurent rien de sinistre. Les jours, puis les mois s'écoulèrent. L'attente devenait de plus en plus pénible. Le temps du carême se passa dans le recueillement et la prière. Mais le vendredi saint, anniversaire de la mort du Sauveur, approchait. Et chacun tremblait.

Le soir du jeudi saint, dit la chronique de Soissons, une barre de feu sortit du ciel entr'ouvert et descendit lentement, pareille aux longs sillons d'un éclair. La lumière en était si vive que tout le monde en fut ébloui dans les maisons fermées aussi bien qu'au dehors, car elle pénétra par les plus petites ouvertures. Cependant, le ciel était devenu serein et pur; mais la traînée de feu se déroula tout à coup, en forme de dragon; sa tête grossit et s'allongea, ses pieds prirent une teinte livide; et, après avoir traversé l'air pendant quelques secondes, le météore, disparut.

Cependant, des cierges brûlaient devant les châsses des saints; les litanies des agonisants étaient récitées tout haut dans les églises. Le vendredi avant le lever du jour, les fidèles s'assemblèrent. Des processions se formèrent; le peuple les suivit pieds nus. On s'arrêtait devant chaque Vierge, on se prosternait au pied de chaque calvaire; et là, clercs et laïcs entonnaient tous ensemble le Miserere mihi ou le De Profundis.

Cependant les jours passèrent encore. Le printemps s'écoula avec ses fleurs; l'été, sur lequel beaucoup de gens ne comptaient plus, revint avec ses fruits. La piété se relâchait à mesure que le danger semblait s'éloigner. Mais un nouveau prodige vint la réveiller. Au mois de septembre parut dans le ciel, à l'Occident, une immense comète. On la vit pendant trois mois; elle brillait d'une si vive lumière qu'elle éclairait plus de la moitié du ciel.

Et, tout le temps qu'elle brilla, le monde continua de trembler. La peur des comètes, en effet, agissait à ce point sur l'esprit de nos aïeux qu'elle leur faisait voir dans ces astres une foule de figures épouvantables que leur imagination seule enfantait. Ils y distinguaient des épées de feu, des poignards enflammés, des croix sanglantes, des dragons horribles. Les comètes leur apparaissaient toujours couleur sang.

Et cette terreur des comètes se perpétua pendant des siècles encore après la date fatale de l'an Mille. Elle se retrouve au XVIème siècle aussi vive qu'au Xème. Et l'on croit rêver, par exemple, quand on voit un grand savant comme Ambroise Paré, partager ces hallucinations, et quand on lit dans son chapitre sur les Monstres célestes, cette description fantastique qu'il fit de la comète de 1528:

«Cette comète, dit-il, étoit si horrible et si épouvantable et elle engendroit si grande terreur au vulgaire, qu'il en mourut aulcuns de peur; les autres tombèrent malades. Elle apparaissoit être de longueur excessive estoit de couleur de sang. A la sommité d'icelle, on voyoit la figure d'un bras courbé, tenant une grande épée à la main, comme s'il eût voulu frapper. Au bout de la pointe, il y avoit trois étoiles. Aux deux côtés des rayons, il se voyoit grand nombre de haches, couteaux, épées colorées de sang, parmi lesquels il y avoit grand nombre de faces humaines hideuses avec les barbes et les cheveux hérissés.

Voilà ce que le «Père de la chirurgie» voyait dans une comète. Or, Paré était un savant, un homme habitué à l'expérience, à l'observation, et, par conséquent, peu enclin à se laisser emporter par la «folle du logis». Jugez par l'impression que produisait sur lui la vue d'une comète, des terreurs insensées qu'une telle apparition devait déchaîner dans l'imagination du vulgaire.

L'an Mille fut pour nos aïeux un long cauchemar. Il fallut plusieurs années pour dissiper les terreurs qui les avaient assaillis et pour rassurer ces âmes superstitieuses. Il ne semble pas, pourtant, que la leçon ait servi. La crainte de la fin du monde continua d'agiter les peuples plus souvent que de raison. De l'an Mille jusqu'au XVI° siecle, les historiens n'ont pas compté moins de vingt-cinq dates précises assignées, dans les livres, soit à l'apparition de l’Antéchrist,
soit au grand cataclysme final. Mais il faut croire que la prophétie avait trop servi, car les gens de la fin du Moyen Âge s'en montraient infiniment moins émus que leurs devanciers. La prédiction de la fin du monde ne servait plus alors qu'à inspirer aux poètes des critiques sévères sur les vices de siècle.

Puisque vilains sont gentilz par finance,
Puisqu'en prélats n'a plus de sapience,
Puisqu'en marchands n'a plus de conscience,
Et puisque nul plus de Dieu ne s'approche,
Puisqu'en habits on quiert façons nouvelles,
Puisque femmes découvrent leurs mamelles,
L’Antéchrist vient, la fin du monde approche.

Ainsi, au début du XVIe siècle, l'annonce de la fin du monde donnait au poète Adrien Charpentier l'occasion de censurer en termes sévères les dévergondages du temps. Depuis lors, sauf quelques peuples primitifs, ou fanatisés, les menaces de la fin du monde n'ont plus eu grand effet. Généralement, on les accueille avec un scepticisme souriant. Et c'est fort heureux, car, en raison de leur fréquence, s'il fallait y ajouter foi, nous en arriverions à vivre dans un perpétuel cauchemar.

Tout ce qui a un commencement est fatalement condamné à avoir une fin. Donc le monde finira. Mais comment finira-t-il ?

Demandez-le aux savants... Ils ne sont guère d'accord sur ce point. Les uns - Herschell, Laplace, pensent que le monde finira par l'extinction du soleil ; d'autres estiment que monde disparaîtra par suite de la pénurie de gaz carbonique, corps précieux que la terre use plus vite qu'elle ne le fabrique ; d'autres encore constatant que l'élément liquide disparaît peu à peu, prétendent que l'humanité est condamnée à mourir de soif dans quelques milliers d'années. En voici quelques-uns qui, considérant l'affaissement des terres, prévoient un second déluge universel. Je vous signale enfin la prédiction d'un statisticien américain qui a calculé qu'en l'an 2120 environ, la terre porterait le maximum de ce qu'elle peut nourrir comme population et connaîtrait une entre tuerie générale pour les vivres.

Ainsi, ce seraient les hommes eux-mêmes qui supprimeraient l'humanité... Ceci semble paradoxal. Mais quand on a vu à quel point, dans la dernière guerre, fut poussée la folie destructrice, quand on voit la science uniquement préoccupée d'appliquer tous les progrès à l'art de tuer, on est bien forcé de reconnaître que cette fin du monde est la plus vraisemblable.

Jean LECOQ.


La fin du monde du 06 février Arthur Conan Doyle


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