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L'Écho de Paris 11 janvier 1925


Autour de la Samaritaine sous le pic des démolisseurs

La construction des bâtiments (si l'on peut dire) de la « Samaritaine », en 1906, avait déjà frustré le Vieux Paris de quelques précieux souvenirs. « En voyant les constructions actuelles de la Samaritaine, écrivait alors M. de Rochegude, tous les amoureux de Paris ne pourront que regretter la disparition des anciennes maisons... » Et l'érudit auteur du Guide pratique énumérait tout ce que nous perdions déjà à cette époque au 2 de la rue de l'Arbre-Sec, le vieux cabaret à l'enseigne de la Bouteille d'Or; au 4, l'hôtel meublé des Mousquetaires, où, d'après une tradition, d'Artagnan avait habité au 14 enfin, la curieuse impasse des Provençaux, vieille de six siècles.

Aujourd'hui, sous le pic des démolisseurs, c'est tout un pan du quai du Louvre qui s'en va ; tout un pan de cet ancien Quai de l'Ecole, dont le nom perpétuait l'un des plus vénérables souvenirs parisiens. Saint-Germain-l'Auxerrois, dont la fondation remonte à Clovis, fut, à l'origine, un baptistère, ainsi que l'indiquaient sa forme et son nom: Saint-Germain les Rond. Auprès du baptistère, une école permettait, d'ordinaire, au néophyte d'achever de s'instruire. Notre-Dame avait la sienne. Il en fut de même pour Saint-Germain-l'Auxerrois, dont l'école, située au bord de la Seine, subsista bien au delà des années de prosélytisme et donna longtemps son nom à ce vieux quai.

Quai du Louvre. Au 10, entre ie 8, qu'édifia Bordet, dentiste de Louis XVI, et le 12, qu'habitait La-revellière-Lépeaux, en 1793, se place un roman d'amour, que M. G. Lenôtre a conté, comme toujours, avec bien de l'esprit. Au 18 Danton, arrivant à Paris, hanta le Café du Parnasse, tenu par le sieur Charpentier. La fille du café, Gabrielle Charpentier, s'amouracha du futur tribun, et nos deux tourtereaux convolèrent en justes noces, à cette église de Saint-Germain-l'Auxerrois qui, peu d'années après, devait devenir l'un des foyers de la réaction monarchiste N'est-ce point devant le porche de Saint-Germain-l'Auxerrois que, de 1795 à 1797, un autre héros d'Alexandre Dumas, le joyeux Ange Pitou, chantait ses couplets royalistes ?

Mais revenons à la Samaritaine. Comment ne pas rappeler ici le souvenir de cette ancienne pompe hydraulique dont le grand magasin s'est approprié le nom, si fameux dans les annales du Vieux Paris ?

La Samitaine. Ce « château d'eau », comme l'appelle André Duchesne, avait été construit sur pilotis, près de la deuxième arche du Pont-Neuf, du côté de la rive droite. Édifiée de 1603 à 1608 par le Flamand Jean Luitlaër, la Samaritaine distribuait l'eau de la Seine dans les quartiers voisins du Louvre et du Châtelet. Elle devait son nom au groupe sculpté sur sa façade, représentant, près du puits de Jacob, Jésus et la Samaritaine. Au-dessus, une horloge marquant non seulement les heures, mais les jours et les mois, mettant en mouvement un carillon à la flamande: « Quand, écrit Duchesne, l'heure est près de sonner, il y a derrière l'horloge certain nombre de clochettes, lesquelles représentent tantôt une chanson et tantôt une autre, qui s'entend de très loin et est fort récréative. »

La Samaritaine, dont le carillon donnait le ton à tous les diseurs: couplets, à tous les « chantres du Pont-Neuf », la Samaritaine fut peut-être le berceau du journalisme. Pendant la Fronde, c'est autour de la Samaritaine que se débitaient les nouvelles manuscrites, fabriquées au couvent des Augustins. «Depuis cette malheureuse, guerre, dit une mazarinade, le Prédicateur déguisé, la Samaritaine est devenue la bibliothèque commune de Paris.»

Après la débâcle de 1709 qui emporta les derniers pilotis de la Samaritaine, Robert de Cotte reçut l'ordre de reconstruire le Château d'eau. Ce grand architecte s'acquitta de cette mission avec le goût parfait dont témoignent toutes ses œuvres. Philippe Bertrand sculpta la figure du Christ et René Frémin celle de la Samaritaine. Chose piquante, ce « Château d'Eau » devint un « gouvernement », un gouvernement qui fait songer assez à celui de Sancho dans l'île de Barataria. Il est juste d'ajouter que le gouverneur, ancien sous- officier à demi-solde le plus souvent ne connaissait guère de son gouvernement que les revenus. Un concierge administrait ce gouvernement, cumulant d'ordinaire ses fonctions avec le commerce des pompes. Il lui arrivait encore de louer l'appartement de l'étage inférieur, d'où un escalier menait jusqu'au fleuve, Voulant prendre des bains de Seine pendant l'été de 1717, la duchesse de Bourbon vint se loger ainsi à la Samaritaine; mais la cour que lui fit le beau marquis de Lassay causa un tel scandale (mis en couplets par tous les chanteurs d'alentour) que notre naïade dut bientôt regagner la terre ferme. Des coups que lui porta la Révolution (on dépouillla le « château » de son groupe trop religieux, on en bâillonna le carillon et l'on y installa un poste de police), la Samaritaine ne devait pas se relever. En 1813, les nouveaux procédés imaginés pour l'adduction de l'eau des Tuileries et du Louvre la rendirent inutile et comme elle menaçait ruine, on la démolit... Un établissement de bains devait, on le sait, lui succéder, établissement que couronnait fièrement seul souvenir évangélique un palmier de fer qu'admirait fort M. Ingres, si l'on en croit ses détracteurs... La Samaritaine n'est plus qu'un souvenir... et qu'un grand magasin. Ce grand magasin, en voie d'agrandissement, nous voulons croire qu'il ne nous infligera pas, « le long de la glorieuse rivière de la Seine », comme disait Anatole France, et dans le prolongement du Louvre royal, une façade dans le goût de celle qui déshonore la rue de Rivoli et dont je disais dernièrement au Conseil Municipal tout le mal qu'en pense l'unanimité du public; qu'on ne s'y le trompe pas, une pareille profanation, n'ameuterait pas seulement la commission du Vieux Paris et le Comité d'esthétique, mais, de façon plus générale, tous les Parisiens qui aiment Paris, tous les Français qui aiment la France.

F. d'ANDIGNE,
Conseiller municipal.


La Samaritaine


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