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La Presse 18 janvier 1925


La Société ornithologique de France ira visiter la Camargue

La Quotidienne

On annonce que la « Société ornithologique de France ira, au printemps prochain, visiter la Camargue et se rendre compte des richesses ornithologiques y existant ». Ayant reproduit cette nouvelle, des journaux méridionaux, bien en situation, on en conviendra, d'être exactement renseignés, se demandent si on trouvera en Camargue les richesses ornithologiques qu'on espère, car les braconniers, plus encore que les chasseurs, font aux oiseaux de toute taille et de toute espèce une chasse sans merci et de tous les instants.
Il faut, en effet, n'avoir jamais mis les pieds dans le Midi pour ignorer qu'il est le pays rêvé du braconnage et le paradis des braconniers. Alphonse Daudet n'a fait que transcrire la réalité, dans son Tartarin, en nous montrant les fameux chasseurs de Tarascon, faute d'un introuvable gibier à plume ou à poil, faisant des massacres de casquettes : il y a belle lurette, en effet, que dans les environs de Tarascon et dans toute la région méridionale, les intrépides chasseurs et les adroits braconniers ont détruit jusqu'à l'espoir même d'une nichée !
L'auteur de ces Quotidiennes se rappelle qu'il y a plus de vingt-cinq ans, comme il se trouvait au printemps à Nyons, dans la Drôme, où il séjourna jusqu'en mai, on servait couramment, à la table d'hôte, des brochettes de petits oiseaux, pris au piège. Des fonctionnaires, qui prenaient pension à cet hôtel, ne manifestaient nulle surprise de voir ce gibier figurer sur le menu en un telle saison celle des nids et des couvées. Ils semblaient trouver tout naturel qu'on leur servit, au mois d'avril, des plats de fauvettes et de rouges-gorges. Des individus, propres à rien, sinon à faire le mal, s'étaient spécialisés dans la capture des petits oiseaux dont ils approvisionnaient tous les hôtels de la ville. Ils opéraient au vu et au su des autorités les plus officielles, sans que personne songeât à les gêner dans l'exercice de leur détestable métier de fainéants et de destructeurs. Il est probable que l'on continue de montrer la même indulgence et la même tolérance à l'égard de personnages qui sont, vraisemblablement, d'excellents électeurs. Le miracle, c'est qu'il subsiste encore des oiseaux, dans une région où ils sont l'objet d’une chasse constante.

Et en Corse donc ? La Corse mérite, à tous égards, le nom d'« île de Beauté » qu'on lui donne souvent, elle n'est, dans presque toutes ses parties, qu'un immense jardin de fleurs parfumées et de baies savoureuses. Les merles s'ébattent dans le maquis, où ils se gorgent de fruits sauvages. On les prend, à l'aide de pièges et de collets, par milliers et par dizaines de mille; on en fait des pâtés et des conserves: on les capture et on les tue sans frein ni règle. Dans ce pays, en effet, tout homme est un chasseur et se promène en tous temps avec son fusil; le permis de chasse y est, d'ailleurs, non moins inconnu que celui de port d'arme.
Tout fait supposer que la Société ornithologique de France perdrait sa peine et son éloquence à vouloir prêcher dans ce pays l'amour des petits oiseaux et la nécessité de les protéger. Ses efforts ne seraient pas moins stériles dans presque tout le Midi; trop souvent, on ne connaît et l'on ne comprend là-bas d'autre manière d'aimer les oiseaux que rôtis à la broche ou fricassés en salmis.

PAUL MATHIEX.


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