LE PERIL DU DÉBOISEMENT Dans une « coupe blanche (De notre envoyé spécial)
Chaumont, 17 janvier. La Ford avance par sauts sur les rus des ornières tracées par les roues plates des pesants tracteurs qui, chargés d'arbres, font sans arrêt le va-et-vient de la gare à la coupe. Jadis, c'étaient des bœufs qui traînaient le charroi: l'auto va plus vite, dit le chauffeur. Et les marchands de bois n'ont pas de temps à perdre. Ils se multiplient comme des champignons. Jamais on n'en a tant vu que depuis la guerre !... Sous les pneus, la mince couche de glace craque et, parfois, le carter bute contre les mottes gelées. On boira le café au Puits des Mères ! Le chef d'équipe sera sûrement là pour le ravitaillement. L'homme est, en effet, au village, dans l'auberge. L'eau chante sur l'âtre, veillée par trois filles, la mère et deux gars. Tout ce monde se lamente, parce qu'une troupe de bûcherons alsaciens est embauchée pour abattre sept cents hectares qu'un marchand vient d'acquérir ailleurs. Nous n'en avons plus pour bien longtemps ici, nous autres, déclare le chef d'équipe transalpin. Tous ses camarades, accourus d'Italie cet été, vont bientôt repartir avec les belles économies réalisées sans peine, au cœur des bois, sur les cinquante francs de paie journalière. — Ils laisseront derrière eux « une vraie dévastation », bougonne la patronne. Je ne reconnais plus ma forêt... Quelques tours de roue nous mènent à cette forêt. Il y a là une coupe de cinq cents hectares (cinq millions de mètres carrés) qui a réduit la futaie et le taillis à une sorte de « forêt en dentelle ». Tout est parti, déjà, dévoré le taillis comme fagot, le gros arbre comme « bois d'œuvre », et le reste, pour la boulange, les voies de chemins de fer ou la scierie. Les baraques où les bûcherons des Apennins dorment s'aperçoivent de loin entre les maigres baliveaux, gros comme le poignet, épargnés, qui semblent, sur le terrain dénudé, des orphelins perdus. Tout ce bois, à 35 francs le mètre cube, a enrichi successivement le propriétaire, le premier acquéreur, puis le second, puis le troisième. Car les forêts ne s'en vont pas sans que la spéculation s'en mêle et en tire profit.
Qu'est-ce que vous voulez ? m'explique-t-on. Le propriétaire n'a peut-être pas tout à fait tort une forêt ne donne pour revenu normal que du 3 % environ, par ici. Ce n'est pas comme dans le Jura, où certaines communes de 300 habitants se font 30.000 francs de revenus avec le sapin et s'offrent, grâce à cela, l'électricité, des routes et paient même au fisc les impôts de chacun! Un maître de forêts en Côte-d'Or doit être si riche que, sans ses forêts de l'Aisne, qui rapportent, le duc de Guise, par exemple, aurait dû vendre tous les bois qu'il reçut par ici en héritage, pour payer les droits!
Peut-être trouverait-on en ceci la raison capitale de tant de ventes actuelles. Coupes à blanc partout. Toute l'Yonne, toute la Côte-d'Or, toute la Haute-Marne sont ravagées. — L'immense forêt du Der, aux confins de la Marne, est, depuis un an, déboisée de façon terrible. Des dizaines de scieries ambulantes viennent de s'installer aux alentours de Wassy... Il faut bien qu'on vive! répète l'Italien. Et il vit: il tue des arbres. Plus loin, les Espagnols saccagent. A côté, des Arabes coupent au ras au sol. — On ne trouverait pas un homme pour reboiser, nulle part, à vingt francs par jour. Mais pour conduire le ruban denté de la scierie, on offre tous les salaires... Or, chose étrange, malgré ces abattis, malgré ces coupes, malgré ces défrichements à force, malgré le travail incessant du coin et de la cognée, le prix du bois augmente. — Combien le mètre cube, si je voulais l'acheter? dis-je. — Vous seriez venu l'autre année, vous auriez eu ça pour 20 ou 22 francs le stère. Maintenant, il faut compter au moins 37. Et il faut se dépêcher. Quand la marchandise se raréfie, les prix montent, c'est connu. — Mais il en reste, du bois ! — En superficie, oui. Seulement, on y voit au travers. On ne pourra plus faire de coupes sur des centaines et des milliers d'hectares avant vingt-cinq ou trente ans. Tout est bon pour la hache: le peuplier, le mélèze, le chêne. La scie à abattre et à tronçonner les arbres n'arrête plus. Et l'on construit des moteurs pour les scieries qui consomment du déchet de bois et ne dépensent guère qu'un sou par cheval-heure. C'est dire quelles sont les facilités fournies au déboisement. La scie à grand rendement mord et grince. Nous partons. — En Espagne, fait mon guide, c'est comme ça qu'on a rendu le pays aride. Il n'y a qu'en Allemagne qu'on ait vraiment lutté pour restreindre les dégâts. Mais, en France, le massacre durera tant qu'on ne criera pas « casse-cou ! » d'une voix tellement forte que tout le monde l'entende ! Il commence à en être temps...
EMMANUEL BOURCIER.
|