Hors-d'Œuvre Cas de conscience
Chaque jour, les journaux publiés en Égypte présentent une note offrant une prime de 10.000 livres sterling (pas loin d'un million de francs) à la personne qui livrera les assassins du sirdar. Toute l’Égypte connaît les assassins du sirdar. Personne ne veut gagner les 10.000 livres. C'est très beau... Le sénateur Billiet vient de se laisser condamner à 300 francs d'amende (on saura du moins à qui il aura versé ces 500 francs) plutôt que de vendre ceux qu'il a achetés. Tout le monde en France connaît les noms que ne voulut pas livrer M. Ernest Billiet... C'est de sa part un geste de haute probité commerciale, défendant le principe du secret des affaires. C'est très beau. De tout temps, dans tous les pays, à tous les âges, la délation a été considérée d'un mauvais œil par les honnêtes gens, même quand elle s'exerçait contre les malfaiteurs et dans l'intérêt public. Le mouchard professionnel semble plus répugnant que le bourreau. Le délateur occasionnel est aussitôt atteint dans son honneur, qu'il ait agi par cupidité, par crainte, par haine ou par patriotisme. A l'école, le gosse qui cafarde reçoit une volée de ses petits camarades. Pendant la guerre, les zélés citoyens qui s'inscrivirent au 2e bureau montrèrent un grand dévouement, car ils ne bénéficièrent pas de la sympathie populaire. Deux exceptions seulement, à deux époques exceptionnelles sous la Terreur française et sous la Terreur russe, le mouchard, citoyen actif et indispensable, fut officiellement honoré. Mais il faut dire que la Tchéka de Lénine, comme celle de Robespierre, s'imposa par la crainte plus que par l'admiration. Il y a dans le cœur des sauvages et des civilisés un sentiment impulsif qui est assez chic: dénonciation équivaut à délation, qui signifie trahison. Mais cette générosité d'esprit conduit, dans le privé, à des manifestations de discrétion excessives. Pour ne pas assumer un rôle qui ressemble à celui du délateur, nous souffrons qu'un honnête homme soit longuement bafoué par une coquine. C'est ainsi que le mari trompé est toujours le dernier à connaître son infortune; ce qui est sans doute un mal, parce que cette tradition donne une sécurité excessive aux femmes infidèles et un fâcheux encouragement à celles qui hésiteraient à l'être. Mais ce n'est qu'un aspect particulier d'un cas de conscience général, magistralement tranché par mon maître saint Thomas, le Docteur Angélique. La question suivante, que je rapporte d'après un document ancien, fut posée aux membres d'un concile: « Dioscore, ayant su que son curé s'était une fois enivré au cabaret par surprise, a été le dénoncer à l'évêque, dans le dessein de le décrier. A-t-il péché en cela, bien qu'il n'ait dit que la vérité ? » Remarquez que le cas de conscience serait le même si un curé avait été moucharder au pape Mgr Pétensoie, son évêque, parce que Mgr Pétensoie porte des dessous de danseuse et se maquille comme une vieille cocotte lorsqu'il doit officier en public. Voici le texte décisif de saint Thomas: *« Quod si aliquis referat Prelato culpam proximi intendens vel cautelam in futurum, vel aliquid hujusmodi, quod ad emendationem proximi videret expedire, non peccat. Si autem hoc, sive Prelato, sive amico suo, malitia referat tunc peccat mortaliter. » Par conséquent, la dénonciation doit toujours avoir pour fin la charité, c'est- à-dire l'amendement du coupable et la préservation des tiers. mais non pas la haine ou la vengeance du dénonciateur. A plus forte raison, elle ne doit pas avoir pour but le désir de gagner de l'argent. C'est pourquoi Judas est resté le plus exécrable des mouchards. Honneur à M. Ernest Billiet, bouc émissaire chargé des péchés parlementaires, messie généreux qui ne voulut pas vendre ses disciples et qui préféra payer de sa poche 300 deniers (car tout augmente) après avoir comparu devant les Pharisiens!
G. DE LA FOUCHARDIÈRE.
*« Mais si quelqu'un rapporte au prélat la faute d'un voisin, soit dans l'intention de lui servir d'avertissement pour l'avenir, soit dans l'intention de faire quelque chose qu'il juge opportun pour l'amélioration de son voisin, il ne pèche pas. Mais s’il attribue cela à la malice, soit du prélat, soit de son ami, alors il pèche mortellement. »
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