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L'Avenir d'Arcachon - 25 janvier 1925


deux siècles d'évolution technique

1825-1925-2025

Cent ans, ce n'est que l'extrême durée d'une vie humaine, et cependant quelle étape dans la voie du progrès, que de changements, quelles transformations en cette période d'un siècle !

En 1825, le roi Charles X venait de monter sur le trône. Avec lui, la réaction et le cléricalisme triomphaient. La Chambre des députés, élue par un suffrage très restreint, votait une indemnité d'un milliard pour les émigrés, le rétablisse- ment des couvents de femmes, celui du droit d'aînesse et la loi du sacrilège punissant de la peine de mort les vols commis dans les églises.

A cette époque, qui nous semble bien lointaine, on ne connaissait ni les chemins de fer, ni l'éclairage au gaz, ni aucun usage de l'électricité. Nos grands pères voyageaient peu, dans de lourdes diligences, et s'éclairaient avec des chandelles fumeuses. La navigation à vapeur était dans l'enfance. La télégraphie se pratiquait par le système aérien de l'ingénieur Claude Chappe. On se baignait rarement et tout au plus dans les rivières, car les bains de mer, considérés comme dangereux, inspiraient une vive répulsion. La duchesse de Berry, belle-fille de Charles X, osa, la première, surmonter ce préjugé en se baignant à Dieppe, vêtue d'une longue jupe, et respectueusement accompagnée jusqu'au bord des flots par monsieur le maire coiffé d'un chapeau haut-de-forme et chaussé d'escarpins vernis. Les centenaires ne s'en souviennent sans doute pas car ils étaient bien jeunes.

Qu'était Arcachon à cette époque? Solitude, solitude d'une forêt de pins où de rares sentiers tracés à travers un inextricable fouillis de ronces, d'ajoncs, de genêts, de fougères, d'arbousiers, de houx, de bruyères, conduisaient à d'humbles cabanes de bois qu'habitaient des résiniers vivant misérablement dans une ignorance profonde. La modeste chapelle de l'ermite Thomas Illyricus les voyait venir le dimanche avec leurs gros sabots, la tête couverte d'un béret crasseux. Sur le bassin presque désert passaient de loin en loin des pinasses de pêcheurs Testerins. Aujourd'hui le globe terrestre est sillonné par des trains rapides et de luxueux paquebots; des avions se croisent dans le ciel ; des dirigeables traversent les mers et les océans; le téléphone et la télégraphie sans fil permettent à la parole et à la pensée de franchir presque instantanément les plus longues distances. S'ils voyaient cela, nos aïeux seraient frappés de stupeur.

Et quel serait l'ébahissement des braves résiniers de jadis s'ils pouvaient regarder l'Arcachon actuel, devenu une cité de luxe et d'affaires, une ville de santé, de repos et de plaisir, avec ses boulevards bordés de magnifiques magasins, ses pittoresques chalets, ses théâtres, ses deux casinos, ses concerts, ses bals, ses fêtes brillantes ?

Non moins grand serait notre étonnement si nous revenions dans cent ans sur cette planète. Que sera Arcachon dans un siècle? On peut le prévoir par induction.

En l'année 2025, alors que nous dormirons tous depuis plus ou moins longtemps du sommeil éternel, La Teste et Arcachon seront réunis par de larges voies ornées de maisons à trois étages; la forêt n'existera plus; la plage, depuis la pointe de l'Aiguillon jusqu'au Grand Hôtel, aura disparu; le parc Péreire, morcelé, contiendra de splendides villas; les Abatilles, le Moulleau et Pyla-sur-mer offriront aux baigneurs leurs plages mondaines; la source jaillissante attirera les malades de la France entière; les sables, ayant envahi les passes, les rendront difficilement franchissables, mais personne ne s'en préoccupera, la navigation à vapeur, ainsi que les chevaux, les chemins de fer et les automobiles se trouvant relégués dans les vieilleries du passé. La locomotion aérienne régnera seule en souveraine maîtresse; seule elle servira au transport des marchandises et des hommes. Ceux-ci, munis d'un léger moteur électrique actionnant leurs ailes, voleront dans l'azur ainsi que de papillons et des oiseaux. Hélas ! nous ne verrons pas ce merveilleux spectacle, ayant eu le malheur de naître trop tôt. Résignons nous, et confiants dans l'incessant progrès de l'humanité, envisageons sans jalousie les miracles des siècles futurs.

Albert CHICHÈ.
Ancien député de Bordeaux