| Le Petit Journal illustré - 01 février 1925 |
Chacun sait que, pendant les XIV et XV' siècles, la France fut le premier pays du monde pour la chasse des baleines. Depuis 1868, cette chasse, pourtant si rémunératrice, a été complètement abandonnée par les armateurs et marins français et elle est passée, entièrement, entre les mains des Anglais, des Américains, des Japonais même et, surtout, des Norvégiens.
Dans toutes les mers du monde, on chasse la baleine d'une façon intensive et si l'on n'y prend garde, viendra un moment où ces grands mammifères marins : baleines, balénoptères, cachalots, etc... auront à peu près complètement disparu.
Au temps de l'antique harpon que savaient si bien manœuvrer nos marins basques, la chasse de la baleine offrait de gros dangers, de plus, elle n'était pas organisée industriellement comme elle l'est aujourd'hui. Après le harpon à main, nous avons eu le fusil porte-harpon, qui était déjà une assez grosse amélioration sur le premier, mais on doit à un Norvégien, Svend Foyn, l'invention d'un engin meurtrier que tout le monde utilise aujourd'hui ; c'est un canon porte-harpon qui peut tirer, environ, à 2 ou 300 mètres, par conséquent, sans aucune espèce de danger pour le tireur et l'équipage du bateau chasseur qui le porte à son avant, et qui, lui-même, est un petit navire robuste de 4 à 500 tonneaux et d'une vitesse moyenne d'environ 12 nœuds.
Un homme, placé dans une sorte de tonneau, au sommet du grand mât, et qu'on appelle nid de Corbeau, observe l'horizon avec une jumelle marine; lorsqu'il aperçoit le jet d'eau caractéristique que lancent les baleines et les cachalots, en remontant à la surface d'une façon périodique, il prévient le capitaine du bateau qui, à toute vitesse, se dirige vers le point indiqué. Arrivé à une certaine distance, on marche tout doucement, de façon à ne pas effrayer l'énorme bête, et lorsque tireur se sent à bonne portée, il lâche son coup de canon; le harpon pénètre profondément dans les chairs de l'animal, et comme généralement, il porte une bombe explosive à son extrémité, l'éclatement de l'engin tue la baleine.
II n’a plus alors qu'à la remorquer, soit sur une usine à terre, soit le long ou au bord d'un grand bateau-usine mouillé près du rivage.
Le lard très épais qui recouvre le corps de ces animaux est découpé en immenses lanières qui sont amenées sur le pont ou près des chaudières de l'usine, coupées en petits fragments et placées dans des chaudières à pression où le lard fond pour laisser comme produits, d'une part des huiles fluides de diverses qualités, et de l'autre, des résidus plus ou moins importants qui sont desséchés, broyés, réduits en poudre et qui constituent le guano de baleines.
Dans les usines à terre, où l'on dispose de beaucoup plus de place, on peut traiter non seulement le lard, mais encore la viande et les os. Le rendement est beaucoup plus considérable et l'on obtient alors en plus, en calcinant et broyant les os, une poudre d'os riche en carbonate de chaux et en phosphate de chaux, qui, mélangée avec la poudre de viande très chargée en proportions, d'azote et d'acide phosphorique, donne un mélange qui constitue un guano ou engrais complet, destiné à l'agriculture.
Si l'on traitait d'une façon spéciale la poudre de viande de façon à lui enlever la presque totalité de son huile, on obtiendrait un produit riche en azote, parfaitement assimilable par les animaux et qui constitue, en petite quantité, une nourriture de choix pour les animaux domestiques, comme les porcs et la volaille. De plus en plus, en France, on utilise cette poudre alimentaire qui, depuis de nombreuses an- nées, était employée en Allemagne, en Bavière, en particulier, dans l'alimentation du bétail. On sait que la bouche des baleines est limitée extérieurement, par un nombre considérable de lames cornées munies de poils, de chaque côté de la mâchoire supérieure et qu'on appelle des fanons. Il n'y a guère que les baleines franches, aujourd'hui extrêmement rares, qui présentent des fanons de belle qualité et vraiment intéressants.
Le cachalot n'en a pas et les autres baleines (balénoptères) ne présentent que des fanons réduits dont la valeur est beaucoup moins considérable que celle de ceux des baleines franches. Il faut dire, du reste, que l'industrie a trouvé moyen de remplacer, d'une façon presque générale, tous les objets fabriqués en fanons de baleines, par des produits infiniment meilleur marché, en sorte que la valeur de ces fanons est, actuellement, relativement basse. L'huile de baleine de bonne qualité est, aujourd'hui, en partie, utilisée pour la fabrication, à l'aide de procédés chimiques appropriés, d'une matière grasse alimentaire d'un usage courant.
La tête du cachalot contient d'énormes cavités remplies par un liquide gras particulier, que l'on désigne sous le nom de «spermaceti» et qui, après une préparation spéciale, sert surtout à la fabrication des cierges de prix.
Dans l'intestin de ces mêmes cachalots, on trouve un produit qui, lorsqu'il sort de l'intestin, a une odeur épouvantable et que l'on appelle ambre gris. Ce produit qui est le résultat d'une sécrétion spéciale de l'intestin, atteint actuellement une valeur de 13.000 francs le kilogramme. Lorsqu'il a perdu sa mauvaise odeur, au bout de quelques années, il présente, au contraire, un parfum léger et subtil, qui est loin d'être désagréable. L'ambre gris est utilisé en dissolution dans l'alcool, pour servir de liant entre l'alcool et les parfums. Étant donnée la consommation formidable qu'il se fait actuellement de ces produits, on doit comprendre combien la demande d'ambre gris est considérable, et, comme la production mondiale en est assez limitée, les prix se sont élevés, peu à peu, jusqu'au taux que nous venons d'indiquer.
La production mondiale de l'huile de baleine est de près de 900.000 fûts, représentant une valeur de près de 400 millions de francs. Celle du guano est beaucoup moins importante, puisqu'elle n'atteint pas 30.000 tonnes, représentant une valeur de près de 20 millions de francs.
Dans cette production, ce sont les Norvégiens qui, de beaucoup, dépassent les autres peuples, car ils ont des Sociétés, soit purement norvégiennes, soit moitié norvégiennes et moitié étrangères, qui chassent les baleines à peu près dans le monde entier. Après eux, viennent les Anglais, puis les Américains et enfin les Japonais. Ces derniers utilisent la baleine pour la consommation. La chair est, en effet, absorbée, soit à l'état frais, soit salée ou séchée; quant au lard, il est consommé, également, tantôt frais, tantôt salé.
La France n'est encore représentée dans les chiffres que nous venons d'indiquer, que par deux Sociétés franco-norvégiennes, qui opèrent sur les côtes du Gabon, mais très prochainement, d'autres sociétés vont se livrer à cette chasse rémunératrice, sur les côtes de Mauritanie, aux Antilles, à Madagascar.
Les baleines ont donné naissance, dans certains pays, à des légendes assez curieuses. Pour terminer cette étude, nous ferons connaître une légende indo-chinoise.
Les baleines sont, pour les pêcheurs annamites, les géants des eaux, pour lesquels ils ont un respect quasi-religieux et filial, et auxquels ils marquent une déférence aussi grande qu'à leurs plus grands Mandarins. Ils considèrent les baleines comme d'immenses poissons, envoyés par le «Dieu des Eaux» pour protéger les navigateurs et prendre les naufragés, ainsi que la barque, s'il y a lieu, sur leur dos, et les porter en lieu sûr au rivage. Ces animaux sont toujours précédés de deux seiches qui, jetant de l'encre autour d'elles, ont pour but de cacher les baleines à la vue de leurs ennemis, et la punir, elle-même, dans le cas où elle commettrait une faute grave. Quand une jonque ou un sampan annamites rencontrent un cadavre de baleine ou d'un animal voisin; marsouin, dauphin, etc., l'équipage le ramène à terre et le village auprès duquel on accoste assiste tout entier aux funérailles de cet animal, auxquelles on accorde un caractère royal. Le patron du bateau ou la première personne qui l'a rencontré, se considère comme son fils aîné et porte le turban de deuil pendant trois mois et six jours, puis le deuil passé, brûle le turban, exhume les os de la baleine et va les déposer dans un sanctuaire qui porte le nom que l'on attribuait aux tombeaux royaux ou à ceux de fonctionnaires très élevés en grade. Ces légendes curieuses, dont nous venons d'indiquer l'une d'elles, ne sont guère étonnantes de la part de peuples primitifs, habitués à voir surtout dans les mers, des poissons de taille petite ou moyenne et qui se trouvent, tout à coup, en présence d'animaux, nageant comme des poissons, mais portant, soit des dents, soit des fanons, parfois des mamelles, des êtres étranges, en un mot, et que leur imagination ne conçoit pas. A. GRUVEL, Professeur au Museum.
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