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Le Petit Parisien 29 janvier 1925


Le Petit Parisien 1925 01 29 art 01 objets dart ambassade France en Russie Une dépêche de Riga a signalé, ces jours derniers, l'ouverture, à Leningrad, d'une enquête officielle, afin de retrouver un certain nombre de meubles et d'objets d'art ayant fait partie du mobilier de l'ambassade de France dans l'ancienne capitale russe et dont on a récemment constaté la disparition lors de la reprise des relations diplomatiques avec les Soviets. Cette ambassade était, on le sait, un des plus beaux immeubles que notre pays possédât à l'étranger, et ses admirables salons, d'où l'on dominait la Néva et où se pressait jadis, les soirs de réception, l'élite de la société russe, contenaient d'inestimables trésors artistiques.
Si, comme on le prétend, la plupart d'entre eux ont été dérobés et distribués, nous disait hier une personnalité qui, ayant constamment fréquenté l'ambassade pendant les trois premières années de la guerre, a gardé des merveilles qui s'y trouvaient le souvenir le plus précis, et si on ne peut les récupérer, c'est une perte irréparable. Essayer d'en donner une description complète est impossible, tant on avait accumulé là de tableaux de maîtres, de meubles de style, de vases de prix, de garnitures de cheminée et de bibelots uniques. C'était, en effet, un vrai musée, qui faisait l'admiration de tous les visiteurs et donnait de l'art français une idée parfaite et inoubliable.
Les plus belles pièces, toutefois, étaient des tapisseries des Gobelins et des Flandres, des quinzième, seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, d'une finesse et d'une richesse de coloris absolument merveilleuses. L'une des premières, qui ornait un des panneaux du grand salon de réception, et qui datait de 1720, ne mesurait pas moins de huit à neuf mètres de longueur sur trois mètres cinquante de hauteur. Elle représentait le Triomphe de Mardochée, le roi juif monté sur un cheval blanc, dont un des principaux sujets d'Assuérus tenait la bride, et s'avançant au milieu de la foule prosternée. En face, un autre panneau de dimensions à peu près égales exposait au regard une fête de la Rome antique. Dans un salon voisin, servant de cabinet à l'ambassadeur, c'étaient des scènes de la vie flamande qui s'étalaient sur les murs, tandis qu'un peu plus loin, dans la pièce favorite de l'ambassadrice, le fameux meuble de Marie-Antoinette, comprenant un canapé, plusieurs chaises et plusieurs fauteuils d'un travail admirable, constituait un autre joyau de cette splendide résidence.
Quelque temps avant la guerre, en 1913, je crois, toutes ces richesses avaient été estimées à un total de 14 millions de francs environ, ce qui, aujourd'hui, représente certainement plus de 50 millions. On comprend, dans ces conditions, qu'on se soit ému de leur disparition..
Si elles se sont évanouies momentanément, il faut l'espérer ce n'est cependant pas faute de précautions de la part de nos représentants en Russie. M. Noulens, notamment, qui fut notre dernier ambassadeur avant l'établissement du régime bolcheviste, a fait tout ce qu'il était humainement possible de faire pour les sauver et les conserver au patrimoine national. L'histoire de ces efforts malheureux vaut la peine d'être contée.

C'est en septembre 1917, au moment où les Allemands vinrent occuper Riga, qu'on conçut les premières craintes pour la sécurité de ces trésors et qu'on commença à envisager les mesures à prendre, non seulement pour les éloigner du théâtre des opérations militaires, mais pour les diriger sur la France. L’éventualité d’une avance allemande sur Petrograd et d'une occupation par l'ennemi de la capitale russe était si bien considérée comme possible, que Kerenski, qui était au pouvoir, fit alors transporter à Moscou les chefs-d'œuvre du musée de l'Ermitage et offrit aux ambassadeurs étrangers de leur y réserver des immeubles où ils pussent, au premier péril, venir s'installer.

Il n'en fallut pas davantage pour décider M. Noulens à mettre en lieu sûr tout son mobilier. Mais, plutôt que de l'expédier à Moscou, il résolut de l'envoyer à Stockholm. Tapisseries, meubles, objets d'art furent en conséquence emballés dans de vastes caisses et on s'apprêtait à les diriger vers la Suède, à travers la Finlande, quand, brusquement, la guerre civile éclata dans cette province russe qui venait de se séparer de l'Empire des tsars. La lutte entre Rouges et Blancs finlandais, qui ne devait d'ailleurs se terminer qu'en 1918 par la victoire du général Mannerheim, prit rapidement une telle ampleur que, toutes les lignes de communication étant coupées, il fallut renoncer à l'expédition.

La menace d'une poussée allemande vers Petrograd subsistant toujours, on chercha une autre combinaison. L'hiver étant venu, la seule qui parut réalisable fut de transférer les précieuses caisses à Moscou, afin de pouvoir ensuite les diriger, par l'unique voie ferrée Jaroslav-Vologda, sur Arkhangel, et de là, enfin, dès que le port serait libre de glaces, sur l'Angleterre et la France. Ce projet, toutefois, ne devait pas avoir plus de succès que le précédent. La révolution bolcheviste, qui se produisit au moment même où il allait être exécuté, se chargea en effet de le réduire à néant. Il suffit de se rappeler les luttes sanglantes qui eurent alors lieu à Moscou, les incendies qui y dévorèrent des quartiers entiers, pour se convaincre que les trésors de l'ambassade de France, entreposés n'importe où, y eussent certainement été plus en danger qu'à Petrograd.

Le parti le plus sage, étant donné les événements, était encore de les laisser dans leurs caisses, dans l'immeuble même du quai de la Néva. C'est la décision que prit en fin de compte M. Noulens qui, pour accroître leur sécurité, plaça l'ambassade, où il ne pouvait séjourner davantage, sous la protection du drapeau danois. Le ministre de Danemark, M. de Scavenius, qui alliait à une profonde sympathie pour notre pays une vive admiration pour l'art français, n'avait pas seulement accepté de veiller jalousement sur nos richesses. Il s'était offert pour les acheminer vers la France dès qu'une occasion favorable se présenterait. Cet espoir même fut déçu.

La révolution bolcheviste ayant pris la tournure que l'on sait, M. de Scavenius, loin de pouvoir donner suite à sa proposition, fut lui-même obligé d'abandonner son poste et de rentrer dans son pays. Notre ambassade et son contenu se trouvèrent dès lors exclusivement confiés à la loyauté du gouvernement soviétique avec, comme unique sauvegarde, son respect du droit des gens... Il ne parait pas que cette protection ait été très efficace... Non seulement tapisseries, meubles et objets d'art auraient été déballés et emportés, mais la chambre forte de l'ambassade, aux murs et aux portes garnis d'acier, aurait, elle-même, été forcée. Dans cette pièce avaient été enfermés des titres, des bijoux appartenant à des Français habitant la Russie, ainsi que certains documents intéressant la défense nationale, les dossiers d'un grand établissement métallurgique notamment. Or, on déclare que caisses et coffres ont été défoncés et les objets qui s'y trouvaient dispersés.

Les télégrammes de Riga ont attribué la responsabilité de ces faits à M. Zinovieff, qui cumule avec les fonctions de président de la III Internationale celles de gouverneur général de Petrograd. Aucune nouvelle officielle n'a encore confirmé cette accusation. Quels que soient le ou les coupables, l'attitude du gouvernement français ne pouvait faire de doute. Il a protesté. Reste à savoir maintenant quels seront les résultats des recherches auxquelles on procède, et, s'ils sont négatifs, quelles réclamations nous allons pouvoir formuler.

A. Jullien.


Les fauteuls et la pendule


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