| L'Œuvre 16 octobre 1924 |
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Tours, 13 octobre, (0 h. 50). L'heureuse vie d'Anatole France vient de finir, et l'on hésite à employer de grands mots pour mesurer un si grand malheur. Deuil des lettres françaises, diminution de la conscience universelie, la mort d'Anatole France rend à ces frustes clichés tout leur relief; mais si, de son vivant, Jules Lemaître lui-même ne pouvait parler de lui sans se sentir gêné par un trouble indéfinissable, quelle ne devrait pas être, à nous, notre timidité devant son cercueil et notre silence? Son pseudonyme de France, il le tenait de son père, à qui l'on donnait déjà l'appellation familière de « père France». France, libraire, quai Voltaire, portait une mince plaquette de neuf pages parue en 1859 sous le titre La Légende de Sainte Radegonde, reine de France; Anatole France avait alors quinze ans. C'étaient ses tout premiers débuts, par où se révélait une vocation d'hagiographe à laquelle il devait demeurer fidèle. Il n'y donna suite que neuf ans plus tard par une étude sur Alfred de Vigny, dans la Collection du Bibliophile français (chez Bachelin-Deflorenne, quai Malaquais). La jeunesse d'Anatole France appelle deux remarques assez curieuses: il fut presque un autodidacte et en tous cas sa formation intellectuelle se fit moins au collège Stanislas que le long des quais et dans la boutique paternelle. Ajoutez à cela qu'aucune des belles qualités d'écrivain pour lesquelles nous l'admirons ne signala ses premiers écrits. Son talent ne fut guère précoce, et d'ailleurs les travaux d'annotateur auxquels il se livra entre 1868 et 1875 n'étaient pas de nature à faire sensation. Mais c'est pendant cette période de sa vie qu'il se nourrit de la pure moelle de l’antiquité classique, la transformant, à la lettre, en sa propre substance. Les Poèmes dorés sont de 1873, les Noces corinthiennes de 1876. Il avait vécu, chez Lemerre, dans l'ambiance du Parnasse et n'avait pu résister à la tentation de rimer. Ces vers de cristal furent peu goûtés. On trouva sans doute qu'ils manquaient de brillant. eux qui n'étaient que limpides. Enfin, après Jocaste et le chat maigre (1879) paraît Le crime de Sylvestre Bonnard, couronné par l'Académie française. Ce livre où il faut voir, sinon le chef-d'oeuvre d'Anatole France à propos d'un tel écrivain, le mot chef-d’œuvre n'a pas de sens du moins la création la plus charmante de son génie, atteignit, tenez-vous bien, deux éditions. France avait trente-sept ans. Pour si justifié que soit le reproche de béotisme souvent adressé à notre époque, comment ne pas lui donner la préférence sur les temps disgraciés, abrutis de naturalisme, où l'auteur de Sylvestre Bonnard, seul contre l'indifférence et l'hostilité de tous, maintenait la pureté du langage et la finesse de la pensée ? Avec Sylvestre Bonnard, il avait acquis l'estime des lettrés. La notoriété ne lui vint que plus tard, après Les Désirs de Jean Servien (1882), Abeille (1883), Le Livre de mon ami (1887). En 1888, il entre au Temps. En 1890, il publie Thais. Cette fois. sa renommée fait un bond, elle grandit d'un coup et, dès lors, ne cesse de s'élever et de se répandre. On sait comment elle s'accrut du bon renom de M. Bergeret_jusqu'à égaler la célébrité mondiale de Zola. Le chef de l'école naturaliste et le dernier représentant de l'humanisme classique se rejoignaient et se réconciliaient dans la gloire. Anatole France n'a pas d'autre histoire que celle de ses œuvres. Si j'ai cru devoir insister sur la sage lenteur de ses débuts, c'est qu'elle renferme un enseignement à l'adresse des jeunes gens qui se bousculent aux portes du succès; c'est aussi parce qu'elle fait bien voir son caractère d'homme d'étude, ennemi des vaines agitations du dehors, ignorant de l'intrigue et qui goûta ses plus grandes joies, ses seules joies peut-être, dans le commerce des Anciens. Il avait peu de curiosité pour la littérature moderne. Les ouvrages que des admirateurs lui envoyaient chaque jour des quatre coins du monde, il les empilait dans sa baignoire; et, quand la baignoire était pleine, on faisait venir le bouquiniste. Il ne faudrait pourtant pas se représenter Anatole France comme un poudreux ermite, d'autant plus poudreux qu'il était plus savant. Sa maison de la villa Saïd était largement ouverte aux visiteurs avides d'entendre ses amènes et doctes propos. Il ne dédaignait pas non plus de paraître dans les salons, car il appréciait en épicurien tous les plaisirs de la vie. Il aimait la société des femmes et toutes celles qui l'ont approché ont été touchées par l'extrême raffinement de courtoisie. Il incarnait en sa personne, comme il résumait dans sa philosophie et son art, cette civilisation séculaire et cette conscience universelle que j'ai nommée tout à l'heure et dont il lui arriva pourtant un jour de douter, quand il écrivit dans L’Île des Pingouins, la plus âpre et la plus désespérée de ses satires : « Puisque la richesse et la civilisation comportent autant de causes de guerre que la pauvreté et la barbarie, puisque la folie et la méchanceté des hommes sont inguérissables, il reste une bonne action à accomplir. Le sage amassera assez de dynamite pour faire sauter cette planète. Quand elle roulera par morceaux à travers l'espace, une amélioration imperceptible sera accomplie dans l'univers et une satisfaction sera donnée à la conscience universelle qui, d'ailleurs, n'existe pas.» Pessimisme vertigineux contre lequel il se défendait mieux d'habitude. Un pénétrant conseil de bienveillance et de solidarité humaine se dégage de toute son œuvre, et ce conseil s'y répète sous tant de formes, avec tant d'insistance. et, d'autre part, Anatole France a pris si nettement position contre l'idée de conservation sociale, il a appelé si haut la Révolution, qu'on est bien obligé de renoncer à le considérer comme le type parfait du sceptique et qu'il faut donner raison à ceux qui préfèrent voir en lui, de même qu'en Montaigne. un agnostique et un positiviste convaincu de la nécessité d'une lutte incessante contre toutes les religions, y compris celle de la propriété individuelle: Mon fils, dit l'abbé Coignard, j'ai toujours observé que les maux des hommes leur viennent de leurs préjugés, comme les araignées et les scorpions sortent de l'ombre des caveaux et de l'humidité des courtils. Il est bon de promener la tête-de-loup et le balai un peu à l'aveuglette dans tous ces coins obscurs. Il est bon même de donner çà et là quelque petit coup de pioche dans les murs de la cave et du jardin. Cela fait peur à la vermine et prépare les ruines nécessaires. » Félicitons-nous qu'Anatole France n'ait pas étendu à l'art d'écrire sa théorie des «ruines nécessaires». Dans ce domaine, au contraire, la réaction traditionaliste a trouvé en lui son promoteur et son chef. C'est grâce à lui qu'elle a triomphé; c'est par lui que la langue française a été sauvée de la déliquescence goncourtiste et symboliste; par lui, par son exemple, par son œuvre, par l'irrésistible attrait dont elle rayonne. Il a pu assister, avant de mourir, à la renaissance du bon style français. Aucun écrivain depuis Chateaubriand, dont l'influence se fit sentir dans le sens opposé, n'avait exercé pareil empire. Qui ne se flatte aujourd'hui de bien écrire ? Qui ne se pique de beau langage? Quel romancier, quel journaliste n'a plus ou moins présents à l'esprit les canons de rhétorique remis en vigueur par Anatole France? Il fut notre maître à tous, notre «bon maître», et plusieurs générations d'écrivains passeront sans avoir oublié qu'elles furent à l'école du « père France ». Elles lui garderont une filiale tendresse. André Billy. La pensée intime d'Anatole France Des milliers d'hommes, chaque jour cessent de vivre. La pensée de ces hécatombes quotidiennes devrait nous cuirasser d'indifférence, mais certaines morts sont plus que la perte d'un homme. Celle-ci fait taire un chant, éteint une lumière, étouffe une étincelle divine! En frappant, la camarde a pu dire: qualis artifex perit! Après Barrès, Anatole France! Deux êtres qui résumaient chacun une culture, une civilisation, un idéal., Quoi qu'on ait pu dire ou croire, ce n'était pas un homme de parti. Même quand il paraissait être entraîné dans la mêlée, il se tenait au-dessus. Jamais il n'a jugé un homme sur ses opinions. Ce qu'il admirait en Zola, ce n'était pas tant sa clairvoyance que son courage civique, sorte de courage qui lui paraissait plus beau, plus difficile et plus spontané que le courage militaire. «Car, disait-il, ce n'est pas une raison suffisante d'honorer un homme que d'être de son avis.» Voici une anecdote qui prouvera quelle liberté de mouvement il gardait au plus fort de la lutte politique : Comment donc expliquer ce qu'on a appelé sa conversion? A vrai dire, je ne suis pas sûr qu'il ait tant évolué: il a parlé de plus en plus librement, voilà tout. Le dilettantisme d'Anatole France n'était qu'un masque élégant et courtois qu'il a levé peu à peu. Derrière est apparu son vrai visage de nihiliste. Il n'a pas été converti par l'émotion de la guerre ni par des considérations sentimentales; il a été entraîné par les conséquences de sa pensée. Ses opinions sociales sont le fruit de sa philosophie. Il s'était penché sur les livres et sur les ruines pour y découvrir les vestiges des époques révolues, et il y avait trouvé tant d'efforts anéantis, tant d'écroulements et de renaissances qu'il n'attachait pas à notre civilisation autant d'importance que la plupart de ses contemporains. Devant ses tableaux el ses livres, à la Béchellerie, je l'ai entendu répéter avec mélancolie: «L'humidité les ronge et les détruit lentement. Les chefs-d'œuvre des générations périront comme eux nous ne pourrons par nos soins prolonger leur, durée que d'un instant. Pourquoi nos codes, nos institutions auraient-ils davantage, droit de vivre.?» Il constatait que notre ère daterait bientôt de deux mille ans, ce qui est un grand âge pour un idéal humain. Le vieux navire occidental lui semblait faire eau de toutes parts: il pressentait le naufrage plus ou moins prochain et cherchait de quel côté viendrait la vague nivellatrice. Elle lui paraissait, cette fois encore, déferler de l'Orient comme celle qui, partie des rivages de la Judée, submergea en quelques siècles le monde romain. O ténèbres, venez élargissez vos ailes, Car ce raffiné pensait qu'il y a dans la barbarie seule une force suffisante de rajeunissement et de renouveau. Je n'ai dit que votre pensée... A quoi bon célébrer votre cœur ? Tout le monde a connu votre bonté. Personne, même le plus simple, n'a pu s'y tromper. car il n'y avait pas d'ironie dans votre cœur. Pierre Chaine Anatole France et la politique Anatole France prit une part active, dans la dernière partie de sa vie, aux luttes politiques : c'est l'affaire Dreyfus qui le détermina à se jeter dans la mêlée des partis. Comme Voltaire, il avait été révolté par l'injustice et combattit le mensonge. Il accourut aux côtés de Zola, dont il caractérisa le rôle dans une formule définitive. «Zola, dit-il sur sa tombe, fut un moment de la conscience humaine.» Il prit la parole dans les meetings, en même temps que Jaurès. On l'entendit dans les Universités populaires. Il était «le citoyen Anatole France»... Durant cette période, Anatole France s'était donné tout entier à l'action, et l'on retrouve dans son œuvre la trace de ses préoccupations: dans L'Orme du Mail, Le Mannequin d'osier, L'Anneau d'améthyste et Monsieur Bergeret à Paris, il fut l'historien philosophique de cette époque de troubles civils où la République fut menacée et sauvée. L'affaire Dreyfus terminée, il ne renonça point à la vie militante. Il adhéra expressément au parti socialiste; il soutint de toute son ardeur la politique du Bioc des gauches que pratiquèrent Jaurès et Combes, Anatole France servit, de tout son génie, la cause de la paix (un prix Nobel lui fut attribué). Il fut socialiste et démocrate. Il aima la politique, comme il aimait les idées, et ce serait trahir sa mémoire que de feindre ignorer cet aspect essentiel de sa personnalité. Son nom demeurera associé à celui de Jaurès les républicains leur voueront à tous deux le même culte GEORGES GOMBAULT. |
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