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Le Journal 19 octobre 1924


La voiture particulière est un paradoxe

MON FILM

Comme j'admirais, place de l'Opéra, un magnifique embarras de voitures, un monsieur inconnu me montra du doigt, parmi les innombrables autos immobilisées, une limousine très longue, très basse et très luisante dans laquelle était assise une toute petite femme qui serrait sur ses genoux un tout petit chien.
— Qu'en pensez-vous ? me dit-il.
— Je ne connais rien aux autos... Mais je trouve cette jeune personne très jolie.
Le monsieur haussa les épaules avec dédain.
— Jolie ou non, déclara-t-il, elle occupe sur la chaussée quelque chose comme neuf mètres carrés. C'est beaucoup, c'est trop ! Que cette dame tienne beaucoup de place dans la vie d'un ou de plusieurs hommes, cela nous est égal. Mais elle encombre aussi le boulevard et cela ne peut nous laisser indifférents. Voyez, autour d'elle, ce ne sont que voitures particulières, taxis, etc. Autant de gens qui accaparent une surface excessive, qui s'étalent sans discrétion... Et voilà pourquoi le centre de Paris est embouteillé !
— Sans doute. Mais qu'y faire ?
— Monsieur, Paris est une très vieille ville dont les rues pouvaient, en d'autres temps, contenir les rares équipages des seigneurs et des riches bourgeois. Aujourd'hui, tout le monde veut avoir son carrosse, fût-il numéroté. C'est impossible ou bien il faut rebâtir Paris. En attendant, il n'y a qu'une façon de résoudre le problème de la circulation: qu'on proscrive du centre de Paris, à certaines heures, les voitures personnelles...
— Comme vous y allez !
— Ne circuleront dans la zone réservée que les véhicules publics contenant le maximum de gens et couvrant le minimum de place...
— Mais c'est la dictature du prolétariat !
— A New-York, monsieur, il en est ainsi... Les businessmen arrivent dans leur auto à la limite de cette zone centrale et, là, ils prennent le métropolitain, ou quelque autre moyen de transport en commun: beaucoup se rendent même à leur building en se servant du train 11... Et ce footing leur fait grand bien.
— Jamais à Paris...
— Pourquoi pas ? Créez dans les arrondissements du centre de Paris des autobus légers, rapides et fréquents, Chacun d'eux transportera vingt de ces petites femmes qui, avec leurs vastes bagnoles, tiennent tant de place sur le pavé de bois... Et pourquoi les plus somptueux banquiers ne prendraient-ils pas le «bus» comme tout le monde ? Monsieur, la voiture particulière est un paradoxe dans nos cités où les êtres humains doivent se tasser ou se superposer...
— Je ne vois pas bien M. de Rothschild ou Mlle Sorel grimpant dans un de ces véhicules démocratiques... Mais ce révolutionnaire de la circulation ne m'écoutait pas. M'indiquant un autobus à six roues, il s'écria :
— Hérésie! Ce n'est pas dans le sens horizontal que doit grandir le véhicule moderne destiné à nos rues étroites, mais dans le sens vertical. Il faut revenir à l'impériale de nos pères... De la hauteur, monsieur, de la hauteur ! Tout ce qui s'étale encombre: notre avenir est dans l'air!
Et l'étrange personnage, saisissant l'instant favorable. s'élança sur la chaussée, entre deux limousines colossales qui, d'ailleurs, étaient vides.

CLÉMENT VAUTEL.

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