| L'Œuvre 07 octobre 1924 |
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L'AFFAIRE DE TRAHISON DE MORET Le traître Plouin paraît être un simple toqué
«Auguste Plouin est-il un traître ? », demandait l’Œuvre hier. Nous allons examiner aujourd'hui cette question. Mais, d'abord, nous croyons pouvoir dire qu'il sera difficile au directeur de la Sûreté générale d'approuver le zèle tapageur de ceux de ses subordonnés qui « montèrent en épingle » une aussi piètre affaire; ils risquèrent d'alarmer les populations avec des histoires de « trahison» qui ne semblent reposer en définitive, que sur la sotte et naïve imprudence d'un homme dont le moins qu'on puisse penser est qu'il a l'intellect dérangé. Voici les faits en 1916, Auguste Plouin, singulier homme, attire sur lui l'attention de la Sûreté générale en adressant à une banque étrangère une demande de renseignements sur la reprise possible, la guerre finie, de relations commerciales avec les Allemands. Le signataire de cette missive, alors attaché à la mission française près les armées britanniques, n'est pourtant point inquiété, dans un temps où de telles imprudences mènent tout droit leurs auteurs à la Caponnière de Vincennes… Il faut attendre huit ans pour qu'un nouveau geste du même « commerçant » fasse compulser son dossier et ouvre, de la manière sensationnelle que l'on connaît, l'instruction d'aujourd'hui. Il s'agit, cette fois, d'une lettre, interceptée en cours de route et dont la lecture devrait laisser rêveur le moins psychologue des policiers. Auguste Plouin, qui l'a tapée à la machine, envoie à l'un de ses correspondants allemands un questionnaire d'une puérilité stupéfiante: « Existe-t-il, chez vos chimistes, dit-il, un produit qui permette d'empoisonner les chevaux de l'armée d'occupation française. dans la Ruhr? Et il ajoute : « J'achèterais volontiers, si vous m'en procuriez les fonds, une maison pour loger les émissaires allemands en France et pour leur éviter ainsi les inconvénients de la surveillance policière... » Suivent quelques autres billevesées du même ordre. La Sûreté, avertie, s'émeut : c'est son devoir. Mais elle ne se demande pas comment un simple courtier en fourrages peut imaginer d' « empoisonner » pratiquement, à lui tout seul et sans qu'on s'en aperçoive, des fournitures fourragères aussi importantes que celles des armées françaises dans la Ruhr. Elle ne songe pas, non plus, que le risque couru par la clientèle masculine d'un unique restaurant ne saurait faire partager à tous les Français les dangers d'une stérilité générale. Elle accepte pour argent comptant les étranges propositions de Plouin, qu'aucun Allemand sérieux ne saurait vraiment examiner sans pouffer, et elle arrive en grand appareil à Moret pour arrêter le « traitre » Celui-ci, perquisitionné, questionné, avoue tout ce qu'on veut il a bien tapé à la machine la lettre saisie, « parce que, son patron actuel n'achetant plus guère de fourrages pour la Ruhr, il va, lui, manquer de ressources et cherche par ce moyen à s'en procurer ». Que pourra bien devenir celui-ci ? Ce n'est pas prophétiser dans les nues que de supposer que, s'il n'y a pas d'autre délit à lui reprocher, l'avocat qu'il va choisir n'aura aucune peine à obtenir son examen mental. Excentrique dans ses mœurs comme dans ses propos et ses écrits, Auguste Plouin, «traitre», pourrait bien être quitte de la justice pour devenir justiciable de la douche. C'est affaire aux magistrats et au défenseur. EMMANUEL BOURCIER. |
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