| Le Petit Parisien 26 octobre 1924 |
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AUX ASSISES DU FINISTÈRE PRESSÉ DE QUESTIONS PAR LE PRÉSIDENT SEZNEC SE DÉFEND EN NIANT « Qu'on ouvre la caisse. » Telle fut la première phrase du président du Fresnel à l'audience de ce matin. Il s'agit de l'immense caisse de bois blanc, scellée de cachets noirs, qui contient les pièces à conviction. — Nous sommes à Dreux, Seznec, le 25 mai au soir, et nous allons maintenant vous suivre pas à pas. Vous avez d'abord déclaré que M. Quémeneur vous avait quitté à Dreux, puis vous dites que c'est à Houdan. Pourquoi cette variation? Une longue discussion s'engagea alors entre le président et l'accusé, au sujet du passage à Houdan: durée du dîner, temps passé à acheter une lanterne de voiture. Le pardessus Le président aborde ensuite la déposition de M. Dectot, aujourd'hui décédé, qui a rencontré une auto en panne à huit kilomètres de Houdan vers onze heures du soir.
M Kahn soulève un incident. Certains témoins de l'accusation ont été entendus cinq et six fois. Ils ont été confrontés avec Seznec; mais M. Dectot, on ne l'a entendu qu'une seule fois, et cependant sa déposition était intéressante. Elle établissait que Seznec et Quémeneur étant partis de Houdan, au dire de l'accusation, vers 10 h. 30, Seznec était seul à onze heures à huit kilomètres de là. — Qu'est-ce que j'aurais fait du cadavre de M. Quémeneur? lance Seznec triomphalement, Je n'aurais pas pu le mettre dans ma poche. (Rumeurs.) M. Dectot n'a été entendu qu'une fois,
— C'est exact, réplique le président, mais son témoignage est précis.
Si la défense affirme que c'est bien Seznec qu'il a rencontré près de Houdan une demi-heure après le départ de cette ville, nous pouvons faire état du témoignage entier. Tout d'abord, M. Dectot a. vu l'auto arrêtée, en panne, croit-il; le chauffeur, admettons que ce soit Seznec puisqu'il le veut, refusa l'aide que lui offrait aimablement M. Dectot. Pourquoi ? De plus, le chauffeur avait un pardessus, le témoin est formel sur ce point. Or, Seznec a toujours nié avoir emporté son pardessus qui a été trouvé lacéré à la scierie de Traon. Une expertise a d'ailleurs montré que ce pardessus portait des traces de sang humain.
Seznec s'égaye Après la trêve du déjeuner l'interminable interrogatoire reprend :
— A cinq heures du matin, dit le président, vous êtes rencontré à la Queue-les-Yvelines. Votre voiture, à ce moment, était tournée en direction de Brest. Vous tourniez maintenant le dos à Paris. Pourquoi ? — C'est très simple, monsieur le président, au moment où j'ai crevé, je veux dire au moment où le pneu de ma voiture a crevé... On rit, et Seznec plus fort que la salle. — j'ai roulé sur la jante et la roue s'est démontée. J'ai voulu rejoindre le village que je venais de dépasser. Le soir, à neuf heures, à Houdan, — vous avez votre cric, qui pesait environ quinze kilos. Le lendemain matin, cinq heures, à la Queue-lès-Yvelines, vous ne l'avez plus. Qu'était-il devenu? — Mon cric ? je l'ai perdu. Je l'ai oublié sur la route, après une réparation. Oh Monsieur le président, je vois où vous voulez en venir, mais si j'avais eu besoin d'un objet pour faire du poids, il y en avait bien d'autres à prendre que le cric. — Vous n'étiez pas loin de la Seine, Seznec ? — Non, monsieur le président. — Pas loin non plus des étangs de Gambais. A cette évocation de l'affaire Landru, la salle bourdonne. — Je ne connais pas ces étangs-là, monsieur le président. — On revient ensuite à Houdan. Quémeneur vous aurait quitté dans cette ville vers neuf heures du soir, fait le président. Il n'y avait un train pour Paris qu'à 3 h. 39 du matin. Qu'a-t-il pu faire pendant ces longues heures? On ne trouve sa trace dans aucun hôtel. On ne le voit nulle part. Voyons, Seznec, avez-vous une idée, une impression à cet égard ? — Aucune, monsieur le président. — A l'instruction, cependant, vous avez émis une hypothèse c'est que votre compagnon de voyage avait été passer la nuit avec une «gonzesse» (sic). Toute la salle s'esclaffe et Seznec, de même, rit largement, la bouche grande ouverte, derrière sa main.
— On a cherché de ce côté-là à Houdan, à la grande indignation du pays où, paraît-il, tout le monde se couche de bonne heure et où il n'y a pas de «gonzesses», comme vous dites. On n'est jamais sûr de ça, fait M Kahn en souriant. D'autant que c'est le pays des poules, lance quelqu'un entre haut et bas. On rit encore, et Seznec, pendant la suspension d'audience qui suit, se laisse photographier entre ses deux gendarmes. La valise de M. Quémeneur On arrive maintenant à la valise découverte le 20 juin, en gare du Havre. Seznec déclare que M. Quémeneur l'a emportée en le quittant à Houdan, le 25 mai au soir.
— Cependant, dit le président, le 26 mai, à huit heures du matin, à la Queue-les-Yvelines, à l'hôtel où vous avez d'ailleurs avoué être descendu, un témoin a vu dans votre auto une valise qui ressemblait étonnamment à celle de M. Quémeneur; en tout cas, le témoin a précisé que dans la voiture de Seznec ce n'était certainement pas le petit panier de l'accusé qui s'y trouvait mals une valise, grande et brune, comme celle du disparu. Le 20 juin, Seznec, c'est le jour où vous êtes allé au Havre. — Je ne suis jamais allé au Havre, pas plus le 20 juin que les autres jours. — Nous entendrons quatre témoins qui diront le contraire; je continue. Quand M. Quémeneur vous eut quitté, vous ne vous êtes pas préoccupé de ce qu'il devenait, alors que l'affaire de vente des autos aux soviets devait vous intéresser, étant donné les bénéfices que vous espériez en retirer? — C'était à Quémeneur de m'écrire. — Vous deviez attendre sa lettre impatiemment. — Je l'attends toujours. (Rumeurs.) — Bref, ni M. Quémeneur ni l'affaire d'autos ne vous intéressaient plus. Quémeneur gagne de l'argent. Après avoir parlé du voyage de Seznec, le 2 juin, à Paris, que l'accusation attribue au dessein qu'avait l'accusé de toucher le chèque trente mille francs adressé par M. Pouliquen à son beau-frère, M. Quémeneur, on en vient à la visite de la sœur du disparu à Traon. Il paraît que cette visite vous a singulièrement troublé, vous avez rougi. — Oh! monsieur le président! j'en ai vu d'autres dans ma vie et je n'ai jamais changé de couleur. — Enfin, étiez-vous ému par l'inquiétude de la sœur de votre ami Quémeneur? — Pas du tout, monsieur le président, pas plus qu'aujourd'hui.
Cette réponse extraordinaire déchaîne dans la salle quelques rumeurs. La machine à écrire — Le président aborde maintenant la question de la machine à écrire. Il s'agit de l'appareil qui a tapé, dit l'acte d'accusation, l'acte de vente de Traonez. Elle a été découverte, comme on sait, dans le grenier de la scierie de Traon-ar-Velin.
— Je ne sais ce qu'on a trouvé chez moi le 6 juillet, étant donné que j'étais déjà en prison, mais j'affirme que quand je suis parti, la machine n'y était pas, — C'est la police qui l'y aurait placée, comme vous l'avez déclaré à l'instruction. — Je ne sais pas si c'est la police ou quelqu'un d'autre lance Seznec.
— Enfin, maintenez-vous oui ou non votre accusation contre les policiers? Seznec répond par un vague soupir que l'on peut traduire par un non. — D'ailleurs, reprend le président, nous allons voir dans quelles conditions la machine est venue à Traon-ar-Velin. Quatre témoins affirment que le 13 juin vous étiez au Havre et que vous y aviez acheté l'appareil en question chez M, Chenouard. Dans cette affaire étrange, il y a énormément de pannes d'auto. A six heures et demie, l'audience est levée. Le président est un peu enroué, le défenseur plus nerveux; seul Seznec est très frais. On reprendra lundi prochain l'interrogatoire, plus long et plus complexe qu'un copieux roman policier. L.-C. Royer
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