| L'Œuvre 01 octobre 1924 |
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Hors-d'Œuvre L'ARBRE « L'Arbre », bulletin officiel des « Amis des Arbres », pose à 60 écrivains la question suivante: « Quel est l'arbre que vous préférez, et quelles sont les raisons de votre préférence ? » Je suis bien content que les arbres aient des amis. L'arbre, placé entre les êtres et les choses, est aimable dans l'art comme dans la nature. Il est vivant et, par conséquent, plus émouvant que les monuments construits par les hommes, faits d'une matière insensible, géométriques dans leur aspect et privés d'âme malgré leur orgueil ou leur prétention à la durée (seules les ruines sont touchantes, parce que le lierre et la mousse les couvrent d'un manteau fragile). Même s'il ne donne pas de fruits, il nous offre une ombre, un abri, un apaisement; il nous donne le lit où nous naissons, où nous aimons, où nous mourons; il nous donne le cercueil où nous trouvons le repos... Le premier arbre a donné au premier couple humain le secret de la vie et l'occasion de l'affranchissement... Et songez qu'un arbre aux membres percés de clous fut un jour crucifié sur le Golgotha. Le Bulletin des Amis des Arbres porte cette épigraphe : « Aimer les arbres, c'est aimer la patrie », ce qui paraît d'abord une absurdité, car il y a des arbres partout, et l'amateur qui a une préférence pour le baobab ou le cocotier serait ainsi un traître marqué pour l'exil. Mais les réponses faites par les écrivains à une question qui semble un sujet de composition pour le certificat d'études justifie cette assertion paradoxale. Les écrivains auvergnats et limousins choisissent le châtaignier. Les Landais et les Méridionaux préfèrent le sapin; les Normands, le pommier, et les Lyonnais, le peuplier. Chacun aime l'arbre de sa province. Cependant M. Francis Carco témoigne d'une certaine originalité; il vote pour le pin, parce qu'il y a un pin superbe devant la maison de M. Paul Bourget. On voit par là que la terre promise de Francis Carco est au bout du pont des Arts, où de vieux troncs vénérables sont ornés d'un feuillage toujours vert. Si Alfred de Musset disposait encore d'une voix pour les prix académiques, Francis Carco eût éprouvé la plus vive prédilection pour le saule pleureur... Cependant les arbres portent une ombre en même temps qu'ils offrent un abri, et je serais disposé à croire que l'arbre placé devant la demeure de M. Paul Bourget est une espèce de mancenillier. Heureusement, plusieurs amis des arbres (parmi lesquels Colette et Haraucourt) ont su répondre qu'ils aimaient de préference tous les arbres. Et il faut les aimer tous. Il faut aimer au printemps la verte douceur du marronnier précoce et la splendeur virginale des cerisiers en fleurs. Et puis l'acacia qui, au mois de mai, couvre la route d'une neige parfumée. L'été, il faut aimer les chênes touffus dans la forêt et les tilleuls paisibles devant la vieille église. L'automne, il faut aimer les hêtres pourpres et les châtaigniers dorés, sous la voûte desquels règne, le soir, un silence auguste de cathédrale pendant que monte du sol l'odeur grisante des feuilles mortes. L'hiver, il faut aimer la mélancolie des pins monotones et la grâce fine et frêle des peupliers dénudés. Et puis... et puis j'ai tort. Il ne faut pas faire de littérature avec les arbres. C'est ce que je reproche précisément au « Bulletin des Amis des Arbres» qui, au surplus, s'occupe de distribuer des médailles, des diplômes et des plaquettes de propagande. Le Bulletin des Amis des Arbres devrait être un organe de combat contre l'ennemi séculaire : le bûcheron. J'ai beaucoup voyagé cet été. J'ai vu sur les routes très peu de cantonniers, mais une quantité effrayante de bûcherons et de scieries mécaniques. Les cantonniers nonchalants, avec leur petite brouette et leurs grandes pelles, faisaient semblant de rapiécer une chaussée irréparable; mais les bûcherons, avec un affreux entrain et une activité diabolique, mettaient sur le flanc les plus gros arbres, les plus vieux, les plus beaux, des arbres qui, dans un pays civilisé, devaient être intangibles et sacrés. Y a-t-il quelque chose à faire contre les coupes et les lotissements? Peut-on frapper d'une taxe ou d'une amende celui qui abat un vieil arbre ? Pouvons-nous donner des sous pour racheter la vie des chênes comme nous donnions des sous jadis pour racheter la vie des petits Chinois ? Si on ne peut rien faire, la Société des Amis des Arbres n'a plus qu'à lever sa dernière séance en signe de deuil, cédant la place à M. J.-A. Francon. J.-A. FRANCON Soyons pratiques: l'arbre préféré, c'est celui qui se présente sous l'aspect d'un beau tas de planches. G. DE LA FOUCHARDIÈRE |
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