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L'Oeuvre 22 octobre 1924


Le Général Verraux se prononçe pour le désarmement

Un général instructeur

La presse bien pensante accable de sarcasmes notre ami le général Verraux, qui prit part à la réunion pacifiste de Herne et se prononça pour le désarmement général en ces termes : « Avant tout, il faut mettre fin à la haine et remplacer les casernes par des écoles. L'utopie de la paix deviendra alors une réalité. »

Discours qu'un journal du soir fait suivre de ce commentaire:
«Si l'intérêt était, comme on le prétend, à la base de toutes les actions humaines, il faudrait penser qu'en demandant le remplacement des casernes par des écoles le général Verraux, aujourd'hui à la retraite, cherche une place d'instituteur.»

Si le général Verraux a cette ambition, il faut l'en féliciter. Non pas que sa promotion au poste d'instituteur puisse servir son intérêt particulier: un instituteur est beaucoup moins bien payé, beaucoup moins bien décoré, beaucoup moins bien habillé qu'un général, et il y a là une monstrueuse injustice.

Mais, en devenant instituteur, le général Verraux servirait avec éclat l'intérêt général... D'abord, ça ferait un général de moins et un instituteur de plus. Or le métier d'instituteur consiste à faire des hommes, et le métier de général consiste à les détruire.

Le pédagogue, patiemment, obscurément, s'applique à éveiller les intelligences et à former les consciences des écoliers. Mais, lorsque les petits sont devenus grands, c'est le général qui se charge d'eux, et ça ne traîne pas: il annihile les esprits sous une discipline d'abrutissement respectueux et de soumission mécanique, il fait tomber les cheveux sous la tondeuse égalitaire, et bientôt les corps, rompus à l'alignement vertical, ne sont plus bons qu'à être glorieusement alignés en sens horizontal dans quelque cimetière, improvisé.

Et puis le général Verraux, devenu instituteur, donnerait l'admirable exemple (que dis-je ?. il le donne déjà) du guerrier converti qui se fait apôtre. Ainsi saint Paul était dans la cavalerie lorsque sa chute sur la route de Damas l'éclaira sur sa véritable vocation et le mit à même d'enseigner les nations.

Tous les amis du général Verraux connaissent sa profonde sensibilité et sa haute intelligence. Ces deux défauts sont incompatibles avec l'état militaire. Le général Verraux joua dans l'armée le rôle de témoin supérieur. Il chercha à comprendre. Il comprit... Et, lorsque nous voyons un tel homme porter témoignage contre la guerre, nous devons nous incliner comme nous nous sommes inclinés lorsque nous avons vu, au cours de l'affaire Dreyfus, des offciers supérieurs briser leur épée pour porter témoignage en faveur de la justice, c'est-à-dire contre l'armée.

Le général Verraux, le général Percin et le général Sauret ont montré du courage à la façon de Polyeucte et de Clovis, en brûlant ce qu'ils avaient adoré et en démolissant les idoles sanguinaires. Ils ont montré un courage personnel, alors qu'ordinairement le courage des généraux, c'est le courage des autres.
Evidemment, ils ne donnent pas une preuve de bonne camaraderie en parlant de supprimer la guerre. Ils agissent un peu comme des médecins qui parleraient de supprimer la maladie et de remplacer les hôpitaux par des dancings... Les généraux, comme les médecins, vivent de la mort, mais en considérant la mort sous un aspect plus reluisant, sinon plus avantageux.

J'eus l'occasion, il y a quelques mois, de dîner avec un vieux colonel (mais alors, un colonel classique), qu'un excellent cigare et quelques verres de liqueur incitèrent, vers la fin du repas, à des idées générales et à des considérations humanitaires.

La guerre... évidemment, la guerre... Pouh !... Il y a les familles... La paix ?... Bien sûr, la paix... C'est très joli, la paix. Mais, s'il n'y avait plus la guerre, il n'y aurait plus d'armée... Suivez-moi bien... S'il n'y avait plus d'armée, que deviendraient tous ces off'ciers, suivez-moi bien, tous ces off'ciers qui sont dans l'annuaire et qui ont travaillé pour devenir off'ciers? Et que diraient les familles qui se sont privées pour que les off'ciers fassent leurs études avant de devenir officiers?

Vous avez raison, mon colonel. Et que deviendraient les tailleurs militaires qui font des uniformes, et les industriels qui font les armes et les munitions, et les fabricants de bras artificiels et de jambes articulées ?…

Vous voyez, vous voyez... conclut le colonel en me regardant d'un œil bienveilant où se lisait tout de même la surprise de trouver chez un civil une intelligence qu'il n'eût jamais soupçonnée.

G. DE LA FOUCHARDIÈRE.


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