Nouvelles des ports

aquarelle marine - marine watercolor

Rafiots et compagnies

aquarelle marine cargo au mouillage - marine watercolor cargo ship at anchor

Nouvelles des escales

aquarelle marine - marine watercolor


Paris-Soir 05 octobre 1924


DU POINT DE VUE DE…

Sur un mot

Le maréchal Joffre, ayant réuni les académiciens, les a fait mettre sur un rang, les a passés en revue et, d'une voix claironnante de commandement, leur a signifié : « Défaitiste ?... Keksékeça ?... Veut pas de ça, moi, dans le dictionnaire... Scrongnieugnieu... Pas français, ce mot-là !»

Là-dessus, les académiciens ont obtempéré et le mot « défaitiste » a été rayé d'un coup de plume... voire d'un coup de plumet. Cette façon d'édifier un dictionnaire est, à la fois, nouvelle et originale.

Napoléon affirmait que le mot « impossible» n'était pas français. Le maréchal Joffre est un type dans le genre de Napoléon, sauf que, s'il a connu Austerlitz, il ignore Waterloo et Sainte-Hélène. Mais il ne s'aperçoit point qu'en dépit de l'Empereur, le mot banni est, tout de même, dans le dictionnaire.

Donc le terme « défaitisme» et ses déri-vés ne seront pas hospitalisés dans la grande machine de ces messieurs du bout du pont. Il faut tirer, de ce grand acte, toutes les conséquences utiles. Si le défaitisme n'existe pas, c'est qu'il n'y a pas de défaitistes, qu'il n'y a jamais eu de défaitistes, que les défaitistes sont pure légende. Et il est permis alors de se demander comment on a pu, pendant la grande guerre du Droit et de la Justice, poursuivre, emprisonner et même fusiller un tas de gens étiquetés défaitistes, dont la principale qualité était de ne pas exister.

Il est à peine utile de souligner que la décision toute militaire du maréchal entraîne, en toute justice, la revision de multiples procès où de prétendus « défaitistes » rencontrèrent l'emprisonnement et la mort. Car, raisonnons un peu. Ou le défaitisme est un mot qui signifie quelque chose, et alors, le maréchal Joffre est bien imprudent. Ou le maréchal Joffre a raison, le défaitisme est inexistant, et les malheureux condamnés sont victimes de singulières erreurs judiciaires.

Il est probable que le maréchal ne s'attendait point à de telles conclusions. Les académiciens pas davantage. Mais il y a pire. Si le défaitisme est supprimé de la langue française, il va sans dire que le mot « défaite » ne peut lui survivre. Il n'y a pas de défaite. Il ne peut y avoir de défaite pour les bons Français.

J'ouvre le dictionnaire pas celui de rAcadémie. Je lis: Crécy, défaite essuyée par les Français... Poitiers, défaite; Rosbach, défaite; Waterloo, défaite... Ah ! non ! Il faudra changer tout ça. Il faudra rayer du dictionnaire les termes : Crécy, Poitiers, Rosbach, Waterloo, etc. Il faudra même détruire les monuments qui les rappellent. Il faudra raser les villes et les villages qui portent ces noms. Pas de défaites. Plus de défaites, mille bombardes ! Ou alors qu'on chahute les définitions. Qu'on écrive, par exemple: « Waterloo, «victoire à rebours » ou « victoire approximative » ou « bataille avec résultats négatifs ».

Le maréchal Joffre a-t-il songé à tout ce qu'il nous ouvrait d'horizons nouveaux ? Le problème qu'il vient de poser est, tout simplement, formidable.
Mais, à propos, est-ce que le mot « sommeil » et ses dérivés : « somme, somnolence » ou ses équivalents: «roupiller, dormir, ronfler, en écraser, etc. », peuvent prendre place, raisonnablement, dans le dictionnaire de l'Académie ?

SIRIUS.


Retour - Back 05 octobre 1924