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Le Journal des débats 07 octobre 1924


Le parc de Versailles saccagé. Un mauvais sort, vraiment, semble peser sur le domaine de l'ancienne monarchie.

AU JOUR LE JOUR
Le parc de Versailles saccagé

I. LES ARBRES

Nous n'écrivons pas ces mots à la légère. Et si ce titre vous étonne, vous qui pensiez que, grâce à la magnifique libéralité de M. J. D. Rockefeller, le palais et les jardins de Versailles, ces joyaux merveilleux du patrimoine de la France, étaient désormais à l'abri des injures du temps, sachez que c'est précisément à cause d'un déplorable emploi de ces dons que la beauté de Versailles subit en ce moment des outrages irréparables.

Un mauvais sort, vraiment, semble peser sur le domaine de l'ancienne monarchie. Pour nous en tenir aux dix dernières années, c'est en juin 1914 que M. André Hallays, reprenant une campagne qui avait eu d'importantes conséquences administratives au palais, était obligé d'intituler un retentissant article du Journal des Débats: « Le tripatouillage de Versailles. »
Et personne n'a oublié cette autre campagne que M. Henry Lapauze a menée il y a deux ans en faveur de certaines œuvres d'art de Versailles menacées de périr: l'émotion que ses cris d'alarme avaient soulevée dans l'opinion a déterminé d'abord des sociétés privées, puis les pouvoirs publics à s'occuper efficacement de sauver ces trésors.
Enfin, nous avons été rassurés en apprenant qu'un généreux Américain offrait à notre pays une somme de 9 millions de francs pour réparer Versailles, - don qui sera suivi sans doute d'un crédit égal ouvert par l’État. Mais qui aurait pu supposer que ce don même deviendrait, aujourd'hui pour Versailles la cause de nouveaux malheurs?

Ce sujet est, malheureusement, trop vaste pour que nous puissions le traiter en un seul article. Commençons par les arbres.

Il faut savoir tout d'abord que l'architecte en chef des palais de Versailles et de Trianon, étant « chargé de la conservation du domaine », exerce le pouvoir suprême sur tout ce qui constitue les jardins sol, vasques et bassins, escaliers, vases, statues, arbres et fleurs. L'autorité de l'inspecteur des Eaux et Forêts du département ne franchit pas la grille du parc, de même que celle du conservateur du palais est limitée à l'intérieur des bâtiments.
Mais, tandis que dans une forêt domaniale on ne peut couper un baliveau sans toute sorte d'enquêtes, autorisations et formalités préalables, l'architecte en chef du palais de Versailles est le maître absolu de ces futaies historiques.

Comment l'architecte actuel M. Chaussemiche, use-t-il de ce pouvoir?
Il a présenté au maire de Versailles un devis des travaux à exécuter au moyen du don Rockefeller, où l'on relève ceci : « Réfection des treillages et élagage des arbres dans les jardins de Versailles et de Trianon: Fr. 3.000.000.» Trois millions pour refaire des treillages et élaguer des arbres, c'est une somme... Et l'on a beau nous dire qu'il y a plus de 120 kilomètres de treillage dans les jardins, il reste beaucoup d'argent, tout de même, pour un élagage!

Mais vous ne vous doutez pas de ce que M. l'architecte en chef entend par «élaguer». Suivant l'expression populaire, il faut le voir pour y croire. Allez donc à Versailles, et, vous éloignant du château et du Parterre d'eau, descendez l'Allée royale... Il y a quinze jours encore, on apercevait la colonnade de Mansard, à gauche, à travers des arbres touffus; on devinait ses trente-deux colonnes de marbre coloré, renforcées de pilastres et supportant une légère frise; mais il fallait suivre une petite allée et pénétrer à l'intérieur de la construction pour admirer la décoration dont elle est ornée, les têtes de nymphes, de naïades ou de sylvains fixées au claveau de chaque cintre, les jeux d'enfants sculptés en bas-reliefs entre les arcades. Quant à l'extérieur de la colonnade, il ne porte pas un ornement, pas une moulure, car c'est à proprement parler un envers; aussi, de tout temps, des arbres serrés le dérobaient-ils aux regards, nous le savons par les témoignages les plus anciens.
Eh bien, cet envers de la Colonnade, qui était et devait être caché par la verdure, nous apparaît maintenant, semblable à quelque châssis de ferme de théâtre, dans sa disgracieuse nudité. Depuis quelques jours, en effet, une équipe de bûcherons émérites sévit et fait rage à travers la futaie qui entourait la colonnade. De grands et beaux troncs d'arbres jonchent le sol, sans qu'on ait même pris le soin d'arracher les souches. Penchez-vous sur celui-ci il était parfaitement sain et vigoureux, et vous vous demandez pourquoi ses branches font maintenant des bûches et des rondins, pourquoi les ouvriers vont laisser, en s'en allant, ce terrain dégarni, qui n'est plus une forêt, qui n'est pas une pelouse, qui n'est plus rien du tout. Et si vous tâchez d'obtenir une explication des bûcherons, ils vous répondront : «Nous exécutons les ordres de l'architecte. Il paraît que c'est à cause des statues.

Les statues ?... Nous verrons prochainement ce qu'elles viennent faire dans cet élagage à mort du parc de Versailles. Mais, en attendant, que tous ceux qui chérissent ce parc et la noblesse de ses ramures se hâtent de le revoir avant que les plus beaux arbres ne soient tombés sous la cognée. Il importe que ce massacre ait de nombreux témoins!

HUBERT MORAND


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