| Paris-Soir 26 octobre 1924 |
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DU POINT DE VUE DE... Évidemment, le « sens unique » est une trouvaille qui fait honneur au sens commun de nos administrateurs. On est même étonné que cette idée ne soit pas née plus tôt. Car le seul moyen d'éviter des accrochages, c'est d'interdire aux véhicules de se précipiter à la rencontre les uns des autres. Seulement, ce « sens unique », avec des rues qui vont dans tous les sens, qui se coupent, s'enchevêtrent, se confondent, est diablement difficile à réaliser. Et puis, il y a les piétons. Les piétons aussi devront être mis en demeure de marcher toujours dans la même direction, ou sur le même côté du trottoir. Vous allez, par exemple, à la Madeleine. Prenez le trottoir de gauche. Vous allez, au contraire, à la Bastille. Prenez le trottoir de droite. C'est très simple. Maintenant, si vous objectez que, parti de la place de la République, vous avez affaire, précisément, sur le trottoir interdit à vos pas, on vous répondra que c'est encore plus simple, que vous n'avez qu'à filer jusqu'à la Madeleine, traverser le boulevard et redescendre côté qui, dès lors, vous est permis. Ça vous fera perdre, re-objectez-vous, beaucoup de temps. On ne peut pas tout avoir. Du temps, d'ailleurs, vous en perdez beaucoup plus, quand vous poireautez, soit en voiture, soit sur vos pieds, à tous les coins du boulevard, attendant avec impatience qu'un brave agent ait levé ou abaissé son bâton. Ce qui permet d'affirmer que le temps, c'est de l'agent. Mais le « sens unique », cette trouvaille de génie, ne suffit pas à résoudre le problème. Certes, il y aura un grand pas, ou plusieurs grands pas de faits quand on aura appris aux foules le sens de la circulation, ou la circulation du sens. Mais le problème veut être examiné, traité, étudié dans tous les sens. Plusieurs relations valent mieux qu'une. C'est pourquoi il convient d'applaudir à toutes les initiatives. Mais comment nos édiles n'ont-ils pas songé à faire recouvrir la Seine d'une longue voûte en ciment armé, supportant une chaussée qui irait du pont d'Austerlitz à Saint-Cloud? Cette route servirait uniquement aux tramways qui remplaceraient avantageusement les bateaux-mouches. Et, le fleuve étant ainsi supprimé, les suicides par noyade devenant impossibles, on pourrait tranquillement supprimer la brigade des agents plongeurs. Par les jours qui courent.. il n'y a pas de petites économies. Et que de suggestions ne pourrions-nous apporter encore ! En réalité, le « sens unique» est un pitoyable moyen. Ce qu'il nous faut, c'est le « sens dessus dessous ». Qu'on éventre Paris, qu'on bouleverse la ville de fond en comble, qu'on enlève tous les édifices inutiles, qu'on jette bas le Palais-Bourbon, l'Elysée, le Luxembourg, le Panthéon, la Madeleine, l'Odéon et les kiosques de journaux. Qu'on démolisse quelques quartiers. Qu'on trace des allées pour les cyclistes, des trottoirs pour les piétons, du macadam pour les voitures. Le « sens des- sus dessous », voilà le remède. Il faut détruire la moitié de Paris et reconstruire l'autre moitié, Ça durera peut-être longtemps. Mais, d'ici un demi-siècle, nous serons fixés. Nous verrons bien si, grâce au «sens dessus dessous», la circulation est, oui ou non, possible dans la Ville-Lumière. SIRIUS.
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