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L'Œuvre 16 octobre 1924


Les barbares

Hors d’Œuvre

LES BARBARES

Toute la journée, le public a défilé devant le corps du grand écrivain. Le cerveau a été prélevé.
Anatole France à plusieurs fois exprimé le désir d'être enterré sans fleurs, sans discours, sans aucun apparat, dans le petit cimetière de Saint-Cyr...
LES JOURNAUX.
Nous avons une étrange façon de respecter nos morts.. Plus un mort est respectable, plus nous nous ingénions à lui prodiguer des marques de profanation publique... Un mort, c'est intime. Un mort impose le silence, la douleur, l'obscurité, l'oubli si on peut oublier, le souvenir s'il a mérité de survivre dans les cœurs... Mais, en attendant que la pierre soit scellée, nous nous livrons à d'indécentes manifestations qui révolteraient un peuple vraiment spiritualiste.

Une grande conscience a disparu; la flamme est éteinte... Il reste... En vérité, il ne reste rien sur le plan matériel, ou plutôt il reste quelque chose qui doit vite disparaître. Les écrivains anglais ne désignent jamais par son nom de vivant un corps que la vie a abandonné; ils n'écrivent pas « le cadavre »; ils écrivent « la chose »!... Ce n'est plus un être, l'être est ailleurs... Et c'est une trahison envers ce qui fut que de faire servir ce qui reste à une exhibition publique et de livrer « la chose» à une curiosité camouflée sous le masque de la piété.

Les médecins ont « prélevé le cerveau » de notre maître aimé. Il est juste de faire remarquer que les médecins ne respectent pas grand chose. Si on met à leur disposition le corps d'un homme de génie, ils se croient autorisés aux mêmes privautés qu'ils pratiquent sur le corps de la victime d'un assassinat ou sur le corps de l'assassin présumé. Leur curiosité est scientifique... Vous prétendez que le prélèvement du cerveau, mis dans une boîte à part, est un hommage exceptionnel rendu à un grand homme ? Vous le prétendez et vous avez peut-être raison. Chaque peuple a ses coutumes. Sur les rives du Congo, il existe des peuplades qui mangent le cœur du guerrier valeureux tué à l'ennemi, de telle façon que les vertus du mort soient absorbées et assimilées par le consommateur survivant.

Notre maître voulait reposer dans un petit cimetière tourangeau, après avoir fait discrètement son dernier voyage. Sa gloire ne le lui permet pas; sa gloire lui impose un départ bruyant, un parcours triomphal, une innombrable escorte et des discours superflus. Il a voulu vivre à l'écart de la foule impie. Mais il est mort, et la foule, trop pieuse, s'est emparée de lui.

Je songe à la mort d'un autre grand écrivain. Un très grand écrivain, qui mourut très pauvre et très abandonné... Trois amis restèrent auprès de son corps, fort à propos, car ils purent se cotiser pour donner de l'argent à l'entrepreneur de funérailles, qui, sentant la misère, voulait remporter le cercueil, à moins qu'il ne fût payé sur-le-champ.
Jusqu'à présent je ne pensais pas sans un frisson de révolte à la mort de Laurent Tailhade.
Mais aujourd'hui il me semble que Laurent Tailhade a eu la meilleure part, celle qu'il avait lui-même choisie.

G. DE LA FOUCHARDIÈRE.

Laurent Tailhade


retour - back 16 octobre 1924