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Les Lapins et le Porc-épic FABLE
A l'orifice d'un terrier, Un porc-épic pleurait misère: Lapins, mes bons amis, de grâce ayez pitié D'un sans-logis, d'un pauvre hère! Traqué par un chasseur, j'ai perdu mon chemin; Je suis fourbu, j'ai froid, j’ai faim, Et si votre âme hospitalière Veut m'assister dans le besoin, Pour cette nuit accordez-moi le moindre coin De votre accueillante tanière. » Et se voix n'était qu'un sanglot; Humble et contrite était sa mine. Le cœur des Jean Lapin s'attendrit aussitôt: Vite on se serre, on se piétine; On fait large place au pauvret. Fatale idée! A peine est-il dans la cassine Que le ton change: « Il me faut, dit-il, du duvet Pour reposer mon corps douillet. » Le duvet obtenu : « J'entends, fait-il, qu'on dîne Sur le champ. Pour menu, bien que je sois gourmet, Je veux bien accepter cette simple carotte. » Et dès qu'il l'eût, il la rongea, Il eut rongé toute une botte. Lors, ainsi restauré, le sire s'allongea, S'étirant, hérissant les dards de son armure Afin de détendre ses nerfs; Mais de causer par là quelque grave piqûre Aux hôtes de céans, Monseigneur n'avait cure. Prend-on garde aux valets, aux serfs? Faut-il se priver d'aise à cause d'une engeance Qui prétend ruer constamment. Et se fait piquer bêtement? Victimes, en effet, de leur bonne obligeance, Les pauvres Jean Lapin, jusqu'au lever du jour, Tassés dans un recoin de l'antre, N'osaient bouger ni faire un tour, Craignant fort qu'il ne les éventre! Enfin, le plus hardi, dès le petit matin, L'interpella d'un ton modeste: Bonjours, maître, êtes-vous grand amateur de thym? A l'aube, à la rosée, il n'est pas indigeste « Ouais, fit l'autre, on me dit, sans tambour, de partir! Pour ça, bon conseilleur, libre à vous de sortir, Moi, qui me trouve bien, je reste! »
CHARLES-ALBERT JANOT.
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