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On célèbre couramment des centenaires, plus ou moins glorieux, toujours dignes de remarque, mais dont certains parfois ne touchent guère l'esprit public. Pourtant il en est qui risquent de passer inaperçus et qui, si minimes soient-ils, sont capables d'intéresser les plus indifférents. Tel est le cas, sans doute, pour celui-ci il y a deux cents ans que fut inventée l'eau de Cologne. C'est, en effet, en 1724 que, dans la vieille cité rhénane, fut mise en vente la première bouteille de cette eau odorante. Un certain Jean-Paul Féminis en avait établi la formule, formule que lui emprunta bientôt Jean-Marie Farina et dont, plus habile, il sut tirer de larges bénéfices. Ce Farina, d'origine italienne, était le fils de l'écrivain sarde Salvator Farina. Tout d'abord, il avait songé à appeler le parfum nouveau Eau d'Italie ou Eau de Gênes. Mais déjà les marchands ne désignaient plus le produit que sous le nom de Koln-Wasser. L'eau de Cologne s'était baptisée toute seule.
C'est sous ce nom qu'elle se répandit en Allemagne et en Italie. On commença à l'adopter en France vers 1806. Depuis lors, le monde entier s'est mis, peu à peu, à en faire usage. Peut-être cet événement ne serait pas, en soi, un titre suffisant pour qu'on en rappelât l'anniversaire. Mais il marque par ailleurs une évolution très nette dans les goûts de la femme voire de l'homme qui se parfume. C'est le vrai motif pour lequel il mérite de retenir l'attention.
Les parfums primitifs nous viennent de l'Orient et, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, tous ceux qu'on emploie en France se ressentent de cette origine. Ils sont violents et sans délicatesse; pour comble, on en use sans ménagement. A certaines époques, on poussa même cet usage jusqu'à une ridicule exagération. Ainsi Henri III et sa cour aimaient à la folie les poudres, les essences, les fards et les cosmétiques. On se poudrait les cheveux de violette musquée. Hommes et femmes se faisaient des colliers avec des grains d'ambre ou des cassolettes odorantes. Les chapelets eux-mêmes étaient composés de cette façon. Sous les trois règnes suivants, même manie on ne parfume pas que les vêtements, le linge, les gants, les colliers et les chapelets, on parfume aussi les éventails et les perruques, les manchons, les cartes à jouer et le tabac. Louis XIV fut le « plus doux fleurant des monarques ». Même âgé, il ne renonça pas à cette habitude. Étant entré un jour dans la chambre de Mme de Maintenon, alors malade, on dut ouvrir toutes grandes les fenêtres tant la pauvre femme fut incommodée par l'odeur qui s'exhalait des vêtements du vieux roi. Sous Louis XV, l'étiquette prescrivait, pour chaque jour, un nouveau parfum. Mme de Pompadour n'hésitait pas à dépenser 600.000 francs pour cet article de toilette. Louis XVI lui-même employait couramment, et abondamment, l'ambre et l'essence d'orange. Après l'époque d'ascétisme de la Révolution, le Directoire remit à la mode les parfums. Joséphine de Beauharnais en faisant grand usage et, en créole qu'elle était, ne les aimait que violents, excessifs. Ainsi que je le disais plus haut, l'eau de Cologne, eau de toilette délicate et discrète, habitua les Françaises à plus de mesure. On continua à user des essences anciennes, mais on le fit avec art. La culture des fleurs, aux environs de Grasse, concurrença les importations d'Orient et de Bulgarie. La science des mélanges se perfectionna. Elle devait, au cours du siècle dernier, se perfectionner aussi d'une autre façon, par l'introduction, peu à peu, dans la fabrication des parfums des essences artificielles. Le premier qui en eut l'idée fut le chimiste allemand Mitscherlich. Ayant découvert, en 1834, la nitro-benzine, il signala la ressemblance de l'odeur de ce corps avec celle de l'huile d'amandes amères. Mansfield, en 1849, en fit, le premier, l'application pratique. Puis ce fut, en 1879, la découverte du terpinéol qui répand une odeur de lilas et de muguet. Et les découvertes du même genre se succédèrent sans interruption jusqu'à nos jours. Peut-être cela choquera quelques âmes poétiques de penser qu'on fait sortir couramment un parfum de violette de l'irone, notée en chimie C13 H20 O; que l'acétate de benzyle donne l'illusion du jasmin ; qu'un carbure nitré appelé pompeusement par les chimistes trinitrobutyltoluène fournit le musc artificiel; que l'anthranilate de méthyle remplace l'odeur délicieuse de l'oranger et que la rose elle-même et son essence ont un concurrent redoutable dans le géraniol, extrait du modeste et inodore géranium. Mais il faut voir le résultat. Les parfums artificiels, savamment traités, ont autant de charme que les autres et leur prix de revient est infiniment moindre. Toute une industrie, fort intéressante, s'est créée dans ce but et qui fait vivre de nombreux ouvriers.
Claude FRANCUEIL.
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