| Paris-Soir 31 octobre 1924 |
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DU POINT DE VUE DE... Histoires très morales Les journaux sont pleins de M. Boni de Castellane et de la prose de M. Boni de Castellane. Ce gentilhomme d'exportation vient de nous donner ses «Mémoires». Et ces mémoires, paraît-il, par leur ton léger, leur frivolité précieuse, leurs fines anecdotes s'apparentent aux meilleures productions de ce genre du dix-huitième. Je ne lirai pas ce volume. Mais les bonnes feuilles qu'on nous a offertes suffisent à mon édification. Le gentilhomme nous explique comment, étant décavé, il a trouvé le moyen de redorer son blason, en épousant la fille d'un démocrate américain, laquelle lui apportait, en dot, un nombre respectable de millions. Ces millions, le gentilhomme les a croqués gentiment en quelques années. Après quoi, l'épouse s'apercevant que ça lui coûtait trop cher, a répudié son... comment pourrons-nous dire ? Je ne lirai pas ce volume. Parce que j'ai, en ce moment, sous la main, une étude savante sur le peuple des eaux et j'en suis au chapitre concernant les mœurs des scombres. Mais, tout de même, ce Boni est un as. Il connaît à fond, c'est le cas de le dire, les ressources du métier, Il n'y a qu'à pêcher à la ligne, dans les extraits qu'on nous soumet, pour voir avec quelle facilité il se laisse tomber dans les filets de la fortune. Seulement, dans cette histoire, c'est l'héritière qui mord à l'hameçon. Boni, lui, mord à la bonne galette. Il trouve ça bon. Bono, Boni ! Et j'ajoute qu'il est dans la tradition. Au cours des siècles, ces messieurs gentilshommes n'ont jamais dédaigné les petits cadeaux des dames. Boni a du sang bleu dans les veines. Il fait comme les ancêtres. Et, raisonnablement, sans rééditer, ici, une antique plaisanterie, je vous le demande : que voulez-vous que Boni fasse ? Le seul danger de cette littérature à succès, c'est qu'elle peut faire naître des imitateurs: Je ne sais pas pourquoi un éditeur avisé ne nous donnerait pas, prochainement, les « Souvenirs » de Bébert de la Goutte-d'Or. On y apprendrait comment ce gentilhomme rencontra la douce Julie qui se promenait aux alentours du Métro. Il la disputa, les armes à la main, et conquit, à la fois, son cœur et sa galette. Des années coulèrent au cours desquelles Bébert connut la gloire et l'abondance. Il traitait royalement les copains et se laissait gagner à la belotte. Il bénéficiait du respect des bistros, Il était envié, adulé. Jusqu'au jour où il tomba sur un coup dur. Hein ! quel livre ! Mais vous verrez que les éditeurs ne marcheront point. Cela à cause de la conclusion. Car la fin de l'histoire n'est pas la même pour le gentilhomme des boulevards que pour le gentilhomme des salons. Alors que l'un peut circuler, la tête haute, la conscience tranquille, l'autre, hélas ! villégiature dans des maisons spéciales dont il ne sort que pour aller «se laver les pieds». Non, décidément, les deux choses ne se peuvent comparer. Il n'est pas permis de renvoyer ces deux messieurs dos à dos. Bébert de la Goutte-d'Or n'est qu'un louche individu, honte de la Société. Tandis que Boni de Castellane est un parfait homme du monde. Il a même été Et il est dommage, vraiment, qu'il ne le soit plus, car il se prononcerait, certaine- mentpour la politique de soutien. SIRIUS. |
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