| L'Oeuvre 22 octobre 1924 |
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La mitrailleuse électorale à la Guadeloupe «Pas de nouvelles, bonnes nouvelles». Il faut donc croire que, depuis un mois, tout va pour le mieux à la Guadeloupe, qu'il n'y éclate plus de bombes, et que les gendarmes ne sont plus requis pour tirer sur la foule. Malheureusement, les détails qui nous arrivent sur les événements des dernières élections ne sont pas précisément faits pour nous entretenir en cet optimisme. Le voyageur qui débarquait, en avril dernier, à Pointe-à-Pitre écarquillait les yeux au spectacle de détachements de gardes républicains qui, avec des gendarmes et des marins, patrouillaient sur les quais. Des gardes de Paris, parfaitement. Quelque révolte à réprimer par la manière forte? Non. Une administration prévoyante rappelait simplement ainsi aux citoyens que les élections étaient proches. Pendant trois semaines, ce fut le branle-bas général. Des équipes de fusiliers-marins s'exercèrent bruyamment au camp Jacob. Cependant la campagne électorale faisait rage dans toute la colonie. Curieuse campagne! On voyait un candidat tenir des réunions triomphales avec la seule force armée pour auditoire, tandis que le maire de Basse-Terre faisait, tout près de là, disperser la foule qui acclamait son concurrent. Car, à la Guadeloupe, où les étiquettes comptent peu, la situation politique est simple: on est pour ou contre Boisneuf. L'administration est contre. C'est pour cela sans doute qu'à quelques jours du 11 mai le Parquet faisait citer ledit Boisneuf en correctionnelle, pour des délits remontant à deux ans. Le Second Empire avait cessé toutes poursuites contre Henri Rochefort, candidat à la députation... Le dimanche 11. mai, à 8 heures et demie du matin, l'aviso Antarès, mouillé en rade de Pointe-à-Pitre, envoyait une bordée de vingt-et-un coups de canon. La veille au soir, on avait promené dans les rues une pièce de petit calibre. Toute la nuit, des soldats casqués avaient occupé l'Hôtel-de-Ville, où dormait M. Jean François, maire, co-listier de M. Candace et adversaire de M. Boisneuf. Les communications téléphoniques entre particuliers étaient interdites et tous les câbles requis par le gouvernement. La Guadeloupe était coupée de la métropole. Deux rangs de gendarmes barraient l'entrée de la mairie. Trois électeurs seulement étaient autorisés à entrer à la fois. Encore devaient-ils se résigner à être préalablement fouillés. Or on n'avait distribué que trois cents cartes d'électeur. Tous ceux qui, candides, vinrent réclamer la leur furent vivement invités à circuler. Un fusil-mitrailleur, installé sur le trottoir d'en face, était prêt à faire entendre raison aux récalcitrants. A raison de trois électeurs par cinq minutes, l'opération se prolongea jusqu'à deux heures. A ce moment précis, une grenade éclata à l'intérieur de la mairie. M. Jean François donna aussitôt l'ordre aux gendarmes de faire évacuer les rues avoisinantes et, jusqu'à 6 heures, personne ne put venir voter. Le dépouillement de l'urne de la mairie de Pointe-à-Pitre dura exactement deux jours et deux nuits. Personne, sauf l'entourage du maire-candidat ne put, pendant ce temps, franchir les barrages de baïonnettes qui gardaient l'édifice. Dans les autres localités ? Au Moule, le délégué de l'administration, muni du sceau de la mairie et d'un procès-verbal signé en blanc, affecta froidement 1.800 voix à la liste officielle. Le dépouillement n'avait pas. eu lieu. Au Lamentin, les cartes n'avaient pas été délivrées aux 1.800 électeurs inscrits. Ecœurée, la population ne vota pas. Mille neuf cent deux voix, néanmoins, à la liste Candace-Jean François. A Gourbeyre et au Gosier, pas de complication. L'urne fut emportée au siège du gouvernement qui opéra lui-même. Aux Vieux-Habitants, 1.600 voix à la liste officielle. Il n'y a pas 1.600 électeurs inscrits dans cette commune. Au Grand-Bourg (Marie-Galante), les électeurs ne purent prendre part au vote. Deux mille voix cependant allèrent à la liste officielle. |
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