| L'Œuvre 12 octobre 1924 |
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Hors-d'Œuvre LE DISCIPLE M. Goubin, l'élève préféré de M. Bergeret, sortit de la demeure où agonisait son vieux maître. Dans cette maison, il y avait trop de gens. M. Goubin aimait sincèrement M. Bergeret; derrière les lorgnons qui le séparaient du monde imaginaire, ses yeux étaient embués de larmes; il pleurait la disparition prochaine d'une figure chère, d'un esprit ironique et généreux, et son chagrin était égoïste, car il regrettait la saveur des entretiens familiers qui lui avaient fait goûter la fierté d'être un homme. Quel fardeau importun que la gloire! songea M. Goubin. Un homme illustre ne saurait vivre tranquille; ses gestes sont publics; la presse commente ses joies et ses peines, dévoile ses amours et au besoin ratifie le mariage qu'il a fait... Un homme illustre ne saurait mourir en paix; les journalistes guettent son dernier soupir, comme ils guettent la dernière grimace du condamné qui va porter sa tête sur la guillotine... Demain, ils écriront des choses que mon vieux maître, heureusement, ne lira pas; car M. Bergeret aime la langue française comme une maîtresse que, toute sa vie, il a richement entretenue et somptueusement parée. Ainsi, M. Goubin s'ingéniait à chercher des consolations. Il pensa que M. Bergeret finissait en beauté, laissant sans la tache d'une défaillance une œuvre plus durable que l'airain; sa gloire, sans pouvoir égaler celle d'un génie destructeur, atteindrait le niveau permis au génie aimable et bienfaisant. Ainsi, ayant produit des fruits merveilleux jusqu'à la fin extrême de son automne, il pouvait avec sérénité prendre congé d'un monde qui, par grande exception, ne l'avait maltraité ni méconnu… M. Goubin, tant par l'effet de sa myopie que par la vertu de sa méditation, ne vit pas M. de Terremonde, architecte diocésain, et ne répondit point au salut du préfet Worms-Clavelin; tous deux, soucieux d'être nommés dans les journaux, se hâtaient vers la maison de M. Bergeret. Mais il chercha du regard le chemineau Pied-d'Alouette et le trouva à sa place habituelle, sur le bord de la route. Pied d'Alouette rajustait, avec une ficelle, un objet qui avait conservé dans sa partie supérieure la forme d'une chaussure, et son pied nu, libéré, s'épanouissait sur l'herbe, malpropre, douloureux et difforme. Ainsi Pied-d'Alouette détruisit chez M. Goubin une résignation faite d'une illusion trop raisonnable. Cependant, M. de Terremonde et le préfel Worms-Clavelin avaient reparu au détour du chemin, et leur visage joyeux fit concevoir à M. Goubin un espoir insensé.
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