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LES CLIENTES CHERCHENT BIEN PLUS AUJOURD'HUI LE LUXE QUE LE SOLIDE, PEU LEUR IMPORTENT LES PRIX
"Si ça fait riche ", si ça fait mode ", telles sont les principales préoccupations des acheteuses autour des rayons.
Les clientes d'après-guerre font-elles les mêmes achats que les clientes d'autrefois ? Le chef de rayon du grand magasin de nouveautés à qui je pose cette question hésite un instant à me répondre, puis: -Si je vous comprends bien, c'est sur la mentalité féminine- « avant », « après » que vous voulez être renseignée. Eh bien, madame, si vous voulez mon opinion, c'est tout simplement le jour et la nuit.
Le règne de la fantaisie Autrefois, quand une dame allait, par exemple, au rayon de chaussures, la première chose dont elle s'enquérait, c'était la solidité de l'article qu'on lui proposait. Sur vingt paires de bottines nous vendions à peine deux paires de « luxe » et dix-huit paires dites « de fatigue ». Il faut croire qu'on ne fatigue plus car, si je vous disais de renverser la proportion, nous serions encore bien loin de la vérité. On vend de loin en loin quelques modèles classiques et pratiques, mais de loin en loin seulement. Le règne de la fantaisie n'a jamais été plus brillant. Les domestiques mêmes, qui ne trouvaient jamais le cuir assez épais, la semelle assez forte, ne choisissent plus, elles aussi, que les articles dernier cri. Comme tout s'enchaîne, toute une catégorie de travailleuses qui portaient, au temps des jupes longues, le bas de coton, ne consentent qu'à regret à porter avec ces formes que le bas de fil, qu'elles dédaignent d'ailleurs aussi souvent que possible pour le bas de soie de plus ou moins bonne qualité. Il n'y a qu'au rayon de chaussures d'enfants que le mères s'inquiètent encore de la qualité de leur achat.
Du beau linge Ce que je vous dis pour la chaussure, on vous le dira également pour la lingerie. C'en est fait du shirting, du madapolam résistants. Nous tenons encore, bien entendu, ces articles, mais ils sont moins demandés chaque saison. Dans la classe qui les appréciait, on veut maintenant tout autre chose. Le voile de coton remplace, pour celles qui n'en peuvent faire la dépense, le linge de soie. Car c'est un fait qu'on n'a jamais porté tant de parures de crêpe de Chine, de voile triple ou de pongée que depuis la vie chère. Ce qu'on appelle « le petit linge », dessous soyeux et fragiles, a détrôné ce qu'on nommait le bon linge. La mode sévit tellement d'ailleurs dans ce domaine, qu'on réduit actuellement de plus en plus les pièces personnelles du trousseau.
Parfums Une preuve de ce changement de mentalité vous sera fournie encore au rayon de parfumerie. Ce sont les essences les plus chères qui se vendent le mieux. On dirait que les prix modérés effraient les femmes, qu'elles craignent, en se laissant tenter par leur modicité, de n'avoir point un parfum vraiment chic et c'est, n'en doutez pas, ce souci-là qui prime tout. On a parfois l'impression, je ne devrais pas le dire, que les clientes ne savent pas très bien se servir de l'argent dont elles disposent. Ce n'est qu'aux rayons ménage, literie, ameublement, qu'elles semblent avoir conscience des prix. Pour tout ce qui est fantaisie, ils ne les surprennent plus. Elles s'y font !
*De la durée des choses... Voulez-vous aller aux rayons de vêtements entre midi et 1 h. 30. C'est le moment où la clientèle d'employées et d'ouvrières, de petites bourgeoises ayant conduit leurs enfants au cours, vient jusqu'ici. Prenez une moyenne de trente acheteuses, écoutez les questions qu'elles posent. Suivant leur allure, les unes demandent « si ça fait jeune », les autres « si ça fait mode », ou encore si ça fait riche ». Bien peu s'informent de la durée probable de leur acquisition. C'est en cela surtout qu'elles diffèrent des clientes d'avant-guerre. Pour celles-là rien. n'était assez solide. D'où cela provenait? Peut-être n'avaient-elles pas l'habitude de la dépense. Peut-être la mode changeait-elle moins... Peut- être... Mais qui sait ?... -
HUGUETTE GARNIER.
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