|
Voici la suite des réponses que nous avons reçues:
Edouard Aude Conservateur de la Méjanes « A la question que vous voulez bien me poser, je réponds oui, et si je n'ajoute aucun commentaire, à cette réponse, c'est que je ne ferais que répéter ce que vous dites si bien, avec tant de précision et d'autorité. Je puis, si vous le désirez, vous envoyer l'adhésion de tous les artistes, de tous les touristes intelligents que mes fonctions de bibliothécaire de la Méjanes me font voir tous les jours et qui déplorent comme vous que l'on songe à faire disparaître, dans un but de pur mercantilisme, l'un des coins les plus vivants, les plus colorés, les plus provençaux de Marseille.
Valère Bernard « Je m'associe de tout cœur à votre campagne contre le projet de comblement du canal de la Douane. Si ce projet se réalisait, ce serait, après tant d'autres, hélas ! la disparition d'un des coins les plus pittoresques et les plus caractéristiques de notre vieux Marseille. Ce serait aussi, par contre-coups, la disparition de ce marché aux coquillages si animé, si grouillant et si haut en couleur des rues avoisinantes. « De plus en plus notre ville est menacée de transformations brutales qui en feraient un caravansérail de mercantis d'où toute beauté serait exclue. « Vous pouvez donc m'inscrire parmi tous ceux qui protestent et qui s'indignent de l'enlaidissement progressif de notre ville.
Joseph Frégier & Louis Audibert Artistes-Peintres « Nous nous associons pleinement à votre idée. Il faut par tous les moyens empêcher l'œuvre néfaste des démolisseurs de pittoresque, surtout quand n'entre pas en jeu la question d'utilité et d'hygiène. « Nous souhaitons pleine réussite à votre initiative.
Vivès Apy Artiste-Peintre « Non, non, non, avec la plus grande énergie. Il ne faut pas fondre et combler le canal de la Douane. C'est un coin charmant et très agréable. Le foyer d'infection? il y a, autour, bien plus infect, intellectuellement, et qu'on ne parle pas de chasser. Alors, qu'on nous fiche la paix ! Pourquoi démolir Marseille systématiquement. Tout dernièrement encore, j'ai passé une bonne soirée sous la lune, sur les rives du Canal de la Douane, avec Manguin. Nous causions art c'était délicieux de trouver ces vieux ponts de bois que vous connaissez bien et d'errer à travers les barques tirées à terre.
Marcel Arnaud Artiste-Peintre Directeur de l'Ecole des Beaux-Arts d'Aix « Avec vous contre le comblement du canal de la Douane, de tout cœur. « Déjà en 1913, Coulanges avait réuni dans les « Marches de Provence », les protestations d'un grand nombre d'artistes (et vous étiez avec nous), cela fit reculer les vandales. « Il fallait que les raisons qui motivaient leurs mauvais desseins ne soient pas très... bonnes. Je ne pense pas qu'elles soient meilleures maintenant.
Roger Beraud Artiste-Peintre « Marseille passe à tort pour être une cité de négoce. C'est aussi une ville d'art... » C'est à peu près, par ces mots, que ce terminent tous les discours officiels, qu'il s'agisse d'honorer Puget, Daumier ou Monticelli. Et c'est pour cela que sur l'emplacement d'un vieux canal sur les berges duquel venaient rêver les peintres et les poètes, nos édiles construiront un « marché ». « Marseille, assurément, n'est pas une cité de négoce. »
Auguste Bréal Artiste-Peintre « Je suis d'accord avec vous et je déplorerais la suppression du canal, si joli à regarder. Je souhaite que vous réussissiez à faire réfléchir les auteurs de ce malheureux projet et à arrêter leur fureur destructive. J'adhère donc bien volontiers à votre tentative en faveur des beaux-arts de Marseille. «Mais quatre ans de séjour à Marseille m'ont conduit à penser que les Marseillais sont indifférents au genre de question que vous posez aujourd'hui. Si les Marseillais n'étaient pas indifférents, ils ne supporteraient pas l'enlaidissement progressif d'une ville qui pourrait avoir tant de charme et qui en conserve encore, malgré ceux qui ont dressé sur la place Castellane un carnaval en marbre blanc, malgré ceux qui ornent la Cannebière de banques et de cinémas altérés, malgré ceux qui nous préparent de prochaines inaugurations et de prochaines abominations... Mais ça leur est égal. »
David Dellepiane Artiste-Peintre J'applaudis de tout cœur à votre légitime protestation au sujet du comblement du canal du quai Rive-Neuve.
Eugène Dufour Artiste-Peintre « Vous voulez bien me demander de formuler mon opinion sur le projet de suicide que voudraient réaliser d'abominables gredins en veine de pots de vin. « A la question que vous me posez sur le pittoresque indéniable que présente l'aspect de nos quais, je vous répondrais oui. « Le quai du canal surtout à certaines heures est un enchantement, surtout au moment du mystère crépusculaire. «Tout, les ponts, la disposition des architectures, les contours des quais, les arabesques de certaines lignes et les tons et l'atmosphère sur tout cela !... Et cette merveille de Maison Ventrue !... Et donc ! le glissement et le balancement de ses vieilles barques aux formes les plus inattendues. Et cette musique le soir et ces lumières, la nuit. « Si cela se tentait, ce ne serait pas une révolte, mais une révolution. « Veuillez agréer, cher. monsieur, avec l'assurance de mes sentiments distingués, mon adhésion la plus complète à toute ligue contre les fous qui voudraient perpétrer pareil crime de lèse-beauté.
Eugène Giraud Artiste-Peintre «Le canal de la Douane et son vieux port font un tout des plus pittoresques et des plus caractéristiques de la vieille cité. Il serait regrettable que l'on détruisit cet effet, par la disposition du canal de la Douane. « Ah! ces affairistes! Aussi, combien je suis de tout cœur avec vous et souhaite que votre courageuse campagne arrête leurs appétits.
Pierre Humbourg « Pourquoi détruire le vieux canal, alors qu'on respecte tout le vieux Marseille, chancelant et pourri derrière la mairie. Est-il plus malsain que certaine vieille rue qui longe l'Hôtel Dieu ? Non !... Alors qu'on nous laisse le canal! On dirait que le vieux port donne le bras à la ville, et puis qu'il reste rien que pour le plaisir que me causent les deux Ponts-Levis qui le chevauchent. Petite Venise démocratique et un peu sale mais si riche, si vibrante au soleil. Et l'on veut remplacer le vieux canal par un marché où seront vendues des pommes d'amours et des pastèques. Oh non, qu'on nous laisse notre fossé ensoleillé. »
C.-J. Montel Directeur de l a Galerie d'Art Moderne « Vous me faites l'honneur de me demander mon avis sur le projet de suppression du canal. Ce bel exploit serait tout simplement un acte de vandalisme. « Je connais le vœu unanime de tous les artistes, mais sera-t-il exaucé? « Je joins ma protestation à celle des camarades et vous félicite de votre initiative.
Jean Peské Artiste-Peintre « Le vieux port de Marseille.
« Dans ma longue carrière de paysagiste, je n'ai jamais vu un paysage créé par l'homme aussi parfait dans son Unité. C'est ici que la caractéristique du génie latin vous saute aux yeux. Les proportions heureuses font que les étendues immenses, les constructions énormes, paraissent petites tant les volumes sont bien proportionnés. «En général, les partisans de la suppression des vieux coins font valoir des raisons d'hygiène et d'utilité. Parfois, leur audace va jusqu'à nous parler d'une « autre beauté » qui va remplacer celle qu'on démolira. L'autre beauté, je la connais ! « Pour ne parler que de Marseille, le transbordeur et le marché aux poissons sont là on a qu'à les voir. Donc, quoi ? Démolir pour démolir, pour changer seulement, pour satisfaire quelques artisans du laid ou des mercantis qui voient partout des spéculations ? une poignée de gens, en somme. C'est à la majorité sensible à la beauté de se réunir et de ne pas laisser triompher les autres. Encore, si l'intérêt d'une grande ville était en jeu ! Mais le vieux port et le canal sont là depuis des siècles et leur existence n'a pas empêché Marseille de prospérer; elle manifeste ses besoins d'extension par des kilomètres de docks et de digues et la transformation de sa banlieue. »
Carlo Rim Dessinateur « Le canal de la Douane est adorable comme les petits paysages hollandais peints en cormaïeu qui décorent les plats de Delft... «Nos édiles qui ne sont décidément ni dans le goût de Théocrite ni dans celui de Virgile! veulent mettre un couvercle sur ce beau plat... Jugée du seul point de vue pittoresque,une décision pareille est, à elle seule, un acte de lèse-sérénité et de vandalisme.
Pour en tirer toute la signification, commençons par résumer les réponses qu'ont bien voulu faire à ma question les meilleurs artistes de Marseille. D'abord c'est un cri de stupeur : « Est-il possible que l'on puisse, impunément toucher au canal! » dit M. Louis Brauquier. « C'est inadmissible pour les gens de goût! » s'écrie M. Henri Dobler. Le Vieux-Port : « Dans ma longue carrière de paysagiste, nous dit M. Jean Peské, je n'ai jamais vu un paysage créé par l'homme, aussi parfait dans son unité ». « Le quai du canal est un enchantement... » énonce M. Eugène Dufour. L'indignation est générale. Je m'indigne et proteste à la pensée que des Vandales, hélas! très puissants, songent à combler le canal s'écrie M. Henri Guibert. Vandalisme! Vandalisme!, clament ensemble MM. Jules Olive, Carlo Rim, François Berthet, Jean Roque. Mais pourquoi ce projet? « Le seul argument en faveur de la disparition du canal, l'hygiène, n'a pas de valeur. Un nettoyage fréquent est suffisant », estime M. Fernand Rambert. « Il y a, autour, bien plus infect, intellectuellement, et qu'on ne parle pas de chasser! » remarque M. Vivès Apy. L'hygiène ne serait donc qu'un prétexte. « Le comblement du canal de la Douane est une ignoble opération financière, exécutée sous le couvert de l'hygiène », déclare M. Louis Brauquier. « Pur mercantilisme note M. Edouard Aude.
« Projets d'abominables gredins en veine de pots de vin » s'écrie violemment M. Dufour. « Démolir pour démolir, pour satisfaire quelques artisans du laid ou des mercantis, qui voient partout des spéculations. Encore si l'intérêt d'une grande ville était en jeu ! » observe M. Jean Peské.
« De plus en plus notre ville est menacée de transformations brutales qui en feraient un caravansérail de mercantis d'où toute beauté serait exclue » constate Valère Bernard. « Pourquoi démolir Marseille systématiquement? » interroge M. Vivès Apy. « Il faut par tous les moyens empêcher l'œuvre néfaste de démolisseurs de pittoresque » décident MM. Frégier et Louis Audibert. « Si cela se tentait, ce ne serait pas une révolte, mais une révolution » s'écrie M. Dufour. Voilà le ton. Les artistes sont unanimes et ce nouvel attentat à la beauté de Marseille les émeut profondément.
Le Conseil municipal aurait tout à fait tort de dédaigner cette indignation. Elle ne fera que s'accroître. Elle gagnera de proche en proche. M. Marsac ne nous a-t-il pas révélé que les immeubles du quai Rive-Neuve devaient déjà être démolis avant la guerre? Ainsi on n'hésitait pas à porter la main sur un des plus beaux ensembles architecturaux de Marseille! Dans quel but? Pour quels intérêts? Cette opération était liée comme aujourd'hui au comblement du canal de la Douane, que, comme nous le rappelle le Directeur de l'Ecole des Beaux-Arts d'Aix, que fit avorter une campagne des Marches de Provence. « Les raisons n'étaient pas bonnes alors, je ne pense pas qu'elles soient meilleures maintenant » observe-t-il. Ah! les affairistes! s'écrie M. Eugène Giraud, comme je souhaite que notre campagne arrête leurs appétits! Cependant, le 10 octobre, en séance, cette question du comblement du canal a été traité au Conseil municipal de Marseille. M. Flaissières a exposé « les avantages pouvant résulter du déclassement du canal et de son comblement. Le Conseil a voté à l'unanimité le principe de déclassement. Une Commission de cinq membres, chargée d'étudier la question, sera nommée dans une prochaine séance ».
On voit qu'il est temps d'agir. Il faut qu'à Marseille se constitue un Comité d'hommes résolus. Il faut d'abord ouvrir les yeux de M. Flaissières, qui est trompé, qui, j'en suis sûr, ne soupçonne pas où on l'entraîne, de M. Flaissières qui aime Marseille. Je ne peux oublier que, naguère, il a défendu ardemment le Vieux-Port. Il faut démasquer la spéculation. Il faut par tous les moyens empêcher l'œuvre néfaste des démolisseurs. Sinon, des rues qui avoisinent le canal, on découvrira, au lieu des ponts à la hollandaise, de l'eau rêveuse et des vieilles barques pittoresques, on découvrira le toit de zinc d'un marché, ou les palmiers de la place Victor-Gelu, dont parle M. François Berthet, ou les parterres de fleurs à dessin et de belles urnes bien blanches aux quatre coins, genre place de la Bourse (Gontran-Porten), les tramways sillonneront le quai Rive-Neuve, les marchands de coquillage auront vécu et à la place des belles maisons anciennes, monumentales, patinées par les siècles, s'élèvera quelque hideux palace. Ce que l'on connaît de plus abominable dans l'existence moderne envahira ce coin, jusqu'alors merveilleusement préservé. Il faut expliquer aux Marseillais qu'on veut massacrer leur port, leur voler ce qui leur appartient si étroitement et qui leur est si cher : leurs plaisir du dimanche, faire fuir les marchands d'esques, renverser les bancs des vendeurs d'oursins, de moules et de violets, car le chambardement du quai Rive-Neuve est une conséquence inévitable du comblement du canal. Allons! adieu les belles matinées au soleil sur le Vieux-Port, les panachés et le vin blanc. Place aux cosmopolites de tous les trains bleus et place aux mercantis de tous poils qui les exploitent. Daignez y songer, M. Flaissières. Vous vous rendrez compte de ce que l'on veut de vous. II n'y a déjà plus de cannebière. Cela suffit pour l'instant!
Allons, vite, à Marseille un Comité de résistance et de défense! La propagande est facile. Purement orale. A défaut de quelques réunions publiques, il suffit de se répandre dans les cafés, dans les bars et de parler. Les Marseillais comprendront tout de suite. Je ne pense pas, comme Auguste Bréal, qu'ils sont indifférents à ce genre de question. Mais ils ne sont pas renseignés. Les meneurs de cette affaire ne croient pas non plus à l'indifférence de leurs concitoyens. Autrement ils ne l'auraient pas conduite ainsi, dans l'ombre et le mystère.
|