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DU POINT DE VUE DE... Sur la "popularité
Ma fillette est parfois agaçante. Elle me pousse des «colles». Tantôt, c'est sur l'Ironie ; tantôt sur la Vérité. Aujourd'hui, c'est la Popularité qui est en cause. … Ma chérie, ai-je dit, c'est difficile, très difficile à définir. Il y a, là-dessus, un alexandrin d'un certain Auguste Barbier que je ne puis te citer à cause d'un mot un peu risqué. Sache, toutefois, que rien n'est vain, rien n'est instable, rien n'est transitoire et sublunaire comme la Popularité. La Popularité, en dernière analyse, c'est l'art d'être populaire, c'est-à-dire sympathique à la majorité des gens qui vous suivent, vous lisent, vous écoutent. C'est l'art de se faire applaudir, acclamer, porter même en triomphe... Ma fillette réfléchit un instant. — Alors, c'est comme au théâtre de Montrouge, quand on applaudit les chanteurs ?... — Euh !... il y a un peu de ça... Seulement, les chanteurs font leur métier, bien ou mal. Ils chantent à peu près toujours les mêmes romances. Tandis que l'homme politique, s'il veut conserver sa popularité, doit changer de chanson. Ainsi, écoute... Pendant des années et des années de son existence, on s'est consacré à la défense d'une cause parce qu'elle semblait belle et juste. On a consenti de durs sacrifices... On a assumé la gêne, voire la misère, et la prison. Comme à ce moment, le vent soufflait du bon côté, on était très populaire. Mais voici qu'un beau matin, le vent change. Naturellement, on s'obstine dans la direction qui paraît la seule bonne. Et, tout aussitôt, la «popularité» s'écroule. Hier accueilli avec des transports d'enthousiasme, on n'est plus bon aujourd'hui, qu'à jeter aux chiens. On vous hue, on vous menace, on parle de vous casser la g.... On n'est plus qu'un traître, un vendu, un misérable... Voilà les tours et les retours de la popularité. — Mais si le vent change encore ? — Ah! si le vent se remet à souffler dans la bonne direction, alors c'est le triomphe, s'il en est temps encore, si l'on n'est pas irrémédiablement dégoûté de toute action et guéri de toute illusion. Un silence. La petite se plonge dans la méditation. Je reprends : — Pour être populaire, il ne faut pas s'embarrasser de scrupules ni de sincérité. Il faut suivre le vent d'où qu'il vienne et où qu'il conduise. Tiens, je connais un type étonnant qui sait naviguer comme pas un, à travers vents et marées. Il s'appelle Marcel Cachin. Ne cherche pas, tu ne le trouveras pas dans ton manuel d'Histoire. Eh bien ! ce bonhomme-là, pendant la guerre, alors que le vent soufflait au jusqu'auboutisme, conduisait sa barque dans les eaux patriotiques. Quand il a vu qu'un grain se formait à l'horizon et qu'une bourrasque en sens contraire s'annonçait, vite, il a donné un coup de barre de l'autre côté. Et le voilà reparti, vent en poupe. Ainsi, il navigue, fort adroitement, sur les eaux tumultueuses. Tel est le secret de la popularité. Nouveau silence. Je ne suis pas très certain que ma fillette ait compris. Je poursuis : — D'ailleurs, il ne faut pas demeurer trop longtemps populaire. Ça fatigue les gens. Il y a eu, à Athènes, un certain Aristide qui en a fait l'expérience. Il y a eu, en France, un certain Robespierre à qui sa popularité a coûté la tête. Les foules. humaines sont comme les femmes, très versatiles. La petite m'interrompt. — Papa, il faut que je cite des exemples. — Des exemples... Hum !... Il y a bien eu Raymond Poincaré... il y a eu le maréchal Joffre... il y a eu Landru... Mais non !... Ne cite pas ces noms... Ta maîtresse se fâcherait. Tiens, écris simplement: Dieu ou le Diable. — Ils sont donc populaires ? — Oui. Parce qu'ils n'ont jamais existé.
SIRIUS.
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