
UNE INTERPELLATION SUR LES CORTÈGES DE LA JOURNÉE JAURÈS PROVOQUE DE VIFS INCIDENTS
Après un long débat qui, par moment, atteignit au tumulte, l'ordre du jour de confiance déposé au nom du cartel est adopté par 318 voix contre 202.
Un vif débat politique s'est engagé hier soir au Palais-Bourbon à l'occasion de la manifestation de dimanche à la mémoire de Jaurès. La Chambre venait, en effet, de renvoyer à ce matin la suite de la discussion du budget des P. T. T. quand on lui, annonça le dépôt d'une demande d'interpellation de M. Taittinger sur «les incidents qui ont marqué le transfert des cendres de Jaurès au Panthéon». Le gouvernement demande la discussion immédiate, dit M. Herriot. M. Taittinger monta aussitôt à la tribune. Il déclara, en débutant, que la cérémonie du 23 novembre, qui devait être un hommage à Jaurès, avait été transformée en saturnalе révolutionnaire. On a vu, dit-il, des officiers insultés, l'armée bafouée, le général Nollet obligé à une fuite rapide. Les gauches accueillirent ces paroles par un concert de protestations. Tandis que M. Herriot faisait un geste de protestation, M. Taittinger ajoutait qu'on avait vu des citoyens obligés de se découvrir devant le drapeau rouge, que la police, avait l'ordre de ne pas intervenir. Ayant évalué à «peut-être cent mille» le nombre de ces manifestants communistes, le député de Paris s'adressa aux socialistes : Déjà, leur dit-il, vos troupes vous abandonnent pour aller aux communistes! Les socialistes répondirent par des clameurs ironiques. M. Taittinger poursuivit au milieu du bruit : M. le président du Conseil, en laissant insulter police et armée, a évité fout conflit sanglant. Peut-être, mais un jour prochain, cette politique d'abdication risque d'être une politique de suicide. L'orateur montra le parti communiste se développant, s'organisant, mêlé, dit-il, «de je ne sais quelle pègre internationale».
Le tumulte éclate Une interruption, venue de la gauche, fait allusion aux «chèques Billiet». M. Taittinger déclaré, en effet, qu'il répondra sur ce point si le débat vient jamais, mais qu'il faudra rechercher aussi l'origine des fonds réunis par le bloc des gauches. Et d'ailleurs, s'écrie-t-il, sur les mêmes bancs du gouvernement, il y a des hommes qui ont été aidés par l'Union, des intérêts économiques. A droite on rit et on applaudit. Mais à gauche, on crie: «Des noms! Et M. Herriot invite l'orateur à dire «ce qu'il y a derrière ses paroles». Ayant rappelé que M. Félix a déposé une motion demandant une enquête, M. Taittinger prend l'engagement d'honneur» de répondre devant la commission d'enquête. Le président du Conseil proteste, déclarant qu'il n'aurait pas toléré qu'un de ses ministres eût fait appel, aux élections dernières, au groupement contre lequel il avait si violemment pris position.
M. Taittinger a dit qu'il en existait, s'écrie M. Herriot, je lui ai demandé des noms. M. Taittinger n'a pas répondu. La majorité applaudit frénétiquement. Quand M. Taittinger veut continuer, les pupitres claquent, les interruptions pleuvent. L'orateur rappelle alors qu'une liste a été constituée en 1919 par l'Union des intérêts économiques et qu'elle contenait le nom de M. Herriot. Le président du Conseil réplique que si son nom a été imprimé sur la brochure publiée en 1919 par l'Union des intérêts économiques, M. Taittinger n'a pu y trouver son adhésion. A côté de son nom figure, en effet, la mention: « N'a pas répondu. » A l'extrême gauche et à gauche, de nouveau, les applaudissements éclatent, frénétiques. On continue à sommer M. Taittinger de donner «les noms. Au milieu du vacarme, M. Blum dit l'émotion de la majorité, résolue à ne pas tolérer la présence, au banc du gouvernement, d'un bénéficiaire de M. Billiet, Nous sommes loin de la cérémonie du 23 novembre. M. Taittinger ne peut y revenir car. chaque fois qu'il veut parler, les clameurs de la gauche et de l'ex- trême gauche, clameurs parmi lesquelles on distingue aussi des injures, couvrent sa voix.
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L'INTERPELLATION TAITTINGER (Suite de la 1re colonne page 1).
De guerre lasse, le député de Paris quitte la tribune en rappelant qu'il n'y était monté que pour parler du scandale» de dimanche.
La réponse du président du Conseil M. Herriot, qu'accueille une formidable ovation de la majorité, répond à l'interpellation. Si le gouvernement en a demandé la discussion immédiate, c'est, dit-il, afin d'arrêter dès aujourd'hui l'émotion factice et l'agitation qu'on tente de répandre dans le pays. Le fait n'est pas nouveau: en 1899. un homme qui avait tenté la même concentration républicaine se trouvait, au lendemain d'une grande manifestation populaire, en butte aux mêmes attaques.... M. Taittinger prétend que les agents ont été insultés, humiliés? Aucun incident de ce genre n'a été signalé la vérité est contraire, et c'est le peuple de Paris tout entier qui rend au gouvernement ce témoignage que l'ordré n'a pu être troublé malgré le désir de quelques-uns. Qu'ils en prennent leur parti: le gouvernement veut protéger, mais non provoquer! La majorité applaudit, Comme M. Lefas dit que les citoyens qui criaient Vive la France » ont été frappés, le président du Conseil répond: J'ai crié Vive la France » et je n'ai pas été frappé. Le peuple de Paris a voulu, au contraire. affirmer, par son calme et sa dignité, son horreur du crime atroce qui avait été commis en juillet 1914!
La tradition démocratique Après avoir revendiqué, pour le gouvernement, la responsabilité d'avoir conduit au Panthéon le grand idéaliste qu'était Jaurès, M. Herriot déclare que le général Nollet n'a pas eu à fuir ce dont il est incapable et que dimanche il ne s'est rien passé de regrettable. Il rappelle enfin qu'en novembre 1899, on avait aussi interpellé Waldeck-Rousseau, en l'accusant d'avoir assisté, avec le président de la République, à une manifestation avec des drapeaux rouges. Le gouvernement n'a fait, dit-il, que suivre la tradition républicaine et démocratique. Il assurera l'ordre et la liberté. Mais ce n'est pas de l'ordre que l'ordre de la contrainte et de la force. Le gouvernement préfère à cet ordre-là l'ordre réalisé dimanche dernier, dans le culte d'une grande mémoire, par la libre adhésion des citoyens et du grand peuple de Paris.
La majorité fait au président dur Conseil une nouvelle ovation. M. Cachin raille ensuite l'effroi de la classe » que représente M. Taittinger et demande au gouvernement, pour les communistes, la plénitude du droit de manifestation dans les rues de Paris. Puis M. Renaudel s'étonne que M. Taittinger ait ainsi grossi le nombre des manifestants communistes. Ce qui est surprenant, dit-il, c'est la faiblesse relative des contingents communistes dans le cortège si l'on songe au nombre des suffrages obtenus par leur parti en Seine et Seine-et-Qise le 11 mai dernier.
Le député, du Var croit que la droite voudrait détacher les socialistes de la majorité.
Elle peut en faire son deuil, dit-il. Une seule chose pourrait amener cette dissociation: ce serait que, le gouvernement n'apportât pas à la démocratie les réformes auxquelles elle a droit.
Le général Nollet, dont l'arrivée en séance a été saluée par une ovation de la gauche, est maintenant à son banc. Les députés sont nombreux, aux interruptions et aux paroles à vives échangées de banc à banc, on sent qu'il faudrait peu de chose pour provoquer un nouvel orage. Mais M. Fernand Bouisson, qui est au fauteuil, préside avec énergie. Et on arrive aux ordres du jour.
Les ordres du jour
Au nom des quatre groupes du cartel, MM. Cazals, Blum, Candace et Thomson présentent un ordre jour ainsi conçu:
La Chambre, approuvant les mesures prises par le gouvernement et les déclarations apportées par lui à la tribune en ce qui concerne le transfert au Panthéon des cendres de Jean Jaurès, confiante en lui pour maintenir à la fois les institutions et les libertés républicaines; constatant d'autre part, qu'au cours de ce débat la plus grave insinuation a été portée contre certains membres du ministère sans que son auteur, malgré les sommations de l'assemblée, l'ait justifiée ou même précisée, flétrit cette manœuvre et passe à l'ordre du jour. M. Taittinger dit sa surprise de la forme personnelle donnée à cet ordre du jour. L'avenir montrera que les injures qui me sont adressées aujourd'hui seront l'honneur de ma vie politique, dit-il aux applaudissements de la droite.
On vote d'abord sur l'ordre du jour pur et simple, demandé par M. Henry Paté et contre lequel le président du Conseil pose la question de confiance. Il est repoussé par 318 voix contre 196 après pointage. L'ordre du jour de MM. Cazals, Thomson, Blum et Candace est ensuite voté par 318 voix contre 202 après pointage.
LEOPOLD BLOND
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