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Le Petit Parisien 09 novembre 1924


 Le Petit Parisien 1924 11 09  crise du logement la chronique de Maurice Prax

POUR ET CONTRE

La question ne sera pas posée... Cette courte phrase fut jadis souvent prononcée au cours d'un procès fameux qui sépara la France en deux camps.
La question ne sera pas posée...
L'expression fatidique mettait fin à toute discussion, tranchait toute controverse.
L'expression pourrait servir à nouveau et pourrait même, il semble, être utilisée avec profit dans une affaire qui est un drame affreux, dans l'affaire des loyers, dans l'affaire des familles sans, abri...
Dans cette affaire, dans cette sombre affaire, il est, en effet, une question qui ne devrait jamais être posée et qui se trouve posée à chaque instant... C'est une question qui n'a l'air de rien et qui est monstrueuse, et qui fait que des centaines de familles ne trouvent point à se loger. C'est une simple et toute petite question:
Avez-vous des enfants ?...
La concierge, le propriétaire, trop souvent, posent au candidat locataire cette insidieuse question:

Aves-vous des enfants ?... La question est odieuse et indiscrète... Celui qui la pose a toujours, hélas ! de funestes intentions. Celui qui la pose n'a pas, en effet, l'intention de s'intéresser aux enfants présumés du candidat locataire et n'est pas disposé à faire des conditions spécialement avantageuses au père de nombreux enfants. C'est tout le contraire. Celui qui la pose est toujours fermement résolu à refuser toute location au candidat locataire père de famille nombreuse.
La question, somme toute, est, sans exagérer, une question scandaleuse et criminelle.
Il faut décréter qu'elle ne sera plus jamais posée; il faut interdire cette phrase indécente et hypocrite... L'épicier ne demande pas au client s'il a des enfants. Il sait que ça ne le regarde pas... Il vend des haricots ou de la moutarde et il est discret. Le commerçant-propriétaire doit être pareillement réservé... Il doit louer ses appartements et il a le droit de tâcher de les louer avec avantage. Mais il n'a pas le droit de s'occuper de ce qui ne le regarde pas. La vie privée de ses «clients» tant que cette vie privée reste honorable cela n'est pas son affaire... Ses «clients» peuvent avoir douze enfants ou être célibataires, il n'a rien à voir à cela...
En attendant, je me permets de donner un petit conseil ingénu aux candidats locataires chargés de famille auxquels on demande : Avez-vous des enfants?
Qu'ils répondent toujours: Non !...
En murmurant, ensuite, tout bas: Non et non... Ça ne vous regarde

Maurice PRAX.
PS
J'ai parlé, hier, à la fin de mon article, d'un enfant qui s'amusait à se dire anarchiste et qui s'est tué «l'autre jour». M. Léon Daudet a pu croire que je faisais allusion à la mort de son malheureux fils. Je n'ai jamais eu, faut-il le dire, et je ne pouvais pas avoir cette pensée. J'ai voulu parler du jeune anarchiste Taupin, qui, l'autre jour, c'est-à-dire le 21 octobre, s'est suicidé par chagrin d'amour pour Germaine Berton, et que je croyais mort. Quand j'ai parlé de Philippe Daudet, je l'ai fait avec émotion, en m'inclinant devant la douleur de ses malheureux parents et en demandant que la lumière fût faite sur les circonstances mystérieuses et troublantes de sa fin. M. P.

La crise du logement (suite et... sans fin):

La question m'est posée par un propriétaire...

-Est-ce le propriétaire qui ne veut pas d'enfants?...

Neuf fois sur dix, le propriétaire n'habite pas la maison qu'il loue. Pourquoi donc le propriétaire ne tolérerait-il pas d'enfants dans l'immeuble qu'il n'habite pas ?... Les familles nombreuses ne peuvent pas le gêner, personnellement. Il ne risque pas d'être éveillé la nuit par les gémissements des poupons. Il ne risque pas non plus d'être agacé, le jour, par le vacarme des jeunes écoliers... Pourquoi donc proscrirait-il les enfants de ses maisons?...

Mon correspondant propriétaire continue:

«N'est-ce pas le locataire qui, souvent, ne veut pas d'enfants? N'est-ce pas le locataire même chargé de famille qui pousse les hauts cris si le gamin du dessus ou la petite fille du dessous le dérangent? N'est-ce pas lui qui tape contre les murs, qui crie: «Allez-vous me laisser tranquille, bon Dieu ? Allez-vous me laisser dormir?» et qui, régulièrement, adresse soit au concierge, soit au propriétaire des plaintes indignées parce qu'un enfant a fait, dans sa maison, «du tapage»?...

»Vous faut-il, ajoute le propriétaire, des documents?... Je tiens à votre disposition cinquante lettres de réclamations, cinquante lettres à moi adressées à cause des enfants, par des locataires. C'est le petit du troisième qui a tiré la sonnette au cinquième... C'est le gamin du second qui a chipé le croissant et le pot à lait déposés à l'entresol. C'est la petite fille du sixième qui crie trop fort. C'est le collégien du quatrième qui écrit sur les murs. Les doléances pleuvent. Les locataires protestent: «Enfin ! Que fait le propriétaire ?... Quelle sale boîte que sa boîte !... On ne paiera pas le prochain terme si ça continue... Et patati et patata... »

... J'avoue humblement que cette lettre de propriétaire, qui est sans doute un peu exagérée, m'a cependant laissé rêveur... Elle n'éclaire point le difficile problème du logement... Elle ne nous apprend rien de sensationnel... Elle nous apprend seulement à nous montrer prudents...

Quand quelque chose chez nous ne va pas, nous aimons bien faire tout de suite retomber la responsabilité de toute l'affaire sur une seule personne, sur une seule catégorie de citoyens, sur une seule tête... C'est commode, évidemment, mais ce n'est pas toujours très juste et les choses ne sont pas si simples!

Dans la vie moderne nous sommes tous, malgré nous, solidaires les uns des autres. Et nous ne sommes pas solidaires seulement dans nos vertus.... Nous sommes solidaires aussi dans nos fautes et dans nos injustices, dans nos misères et dans nos embarras.

Maurice PRAX.


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