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L'Œuvre 26 novembre 1924


Les ouvrières de Paris ont fêté hier joyeusement la Sainte-Catherine.

Jaunes et verts, d'un jaune orangé, d'un vert acide, ou blancs garnis de jaune el de vert, les bonnets de Sainte-Catherine ont, hier, égayé les rues de Paris. Mais les jeunes filles étaient-elles aussi gaies que leurs bonnets ?

L'une d'elles, Peau-Rouge au teint de lait sous sa coiffure en plumes de papier, esquissant un pas de danse au milieu d'un groupe goguenard, s'attire cette remarque d'un spectateur :
-Danse aujourd'hui, ma fille, tu pleureras demain.
-Et après! demande la Peau-Rouge, est-ce que je vous emprunterai votre mouchoir ?

Mais ces danses isolées sont rares. Les jeunes filles préfèrent, par groupes, diviser la foule amusée qui les interpelle. Plût aux dieux qu'elle ne fit que cela! La nuit tombée, un autre flot, venu d'on ne sait où, se mêle au flot rieur et charmant. Il y a des rires effrayés et des clameurs et parfois le bruit d'une gifle, quand une Catherinette houspillée trouve, non sans raison, que le fait d'avoir un bonnet bariolé sur la tête ne confère à aucun voyou le droit de l'embrasser.

Autour d'elles cependant des gens murmurent: «Comme elles s'amusent!» Mais il semble pourtant que cette gaîté soit trop exubérante pour être vraie, trop bruyante pour être profonde. Qui sait si ces vingt-cing ans proclamés à grand renfort de coiffures ne préféreraient pas aux annuelles distractions des grands boulevards l'asile quotidien et la paix d'un foyer?

Un air de jeunesse et de gaîté flottait dans la rue de la Paix la grande rue des élégances parisiennes. De gaîté carnavalesque, il en faut convenir. On regardait neine les symboliques bonnets pour admirer les travestis somptueux où la fantaisie et le goût de nos «cousettes» s'en étaient donné à cœur joie. Ce n'était que marquis et marquises, pages, danseuses, bébés-affiches et dogaresses. Pas une qui ne fût costumée. Un groupe de gardiennes du sérail, à la haute coiffure blanche en dôme, ornée du croissant d'or, entourant une sultane éblouissante vêtue d'argent, fit, parmi un lot d'esclaves à la peau ocrée, une énorme sensation. Il y avait même des négresses, des vraies peut-être... La rue fit un gros succès à un ensemble charmant d'ouvrières portant avec crânerie le costume seyant des marins américains et qui s'évertuait avec une rare conscience à crier : «Hip! hip! hurrah!...» Un lettré chinois ou une mandarine, on ne sait pas, en fastueuse robe bleu sombre. fut très remarqué. Et un diable noir et rouge, piquant de sa fourche d'or ses compagnes court-vêtues, conquit tous les suffrages.

Des balcons enchantés de cette féerie tombaient inlassablement des fleurs. Quelques midinettes lançaient des cigarettes. La rue sentait la fleur d'oranger... La circulation y était plus que difficile. La foule massée sur les trottoirs se délectait du spectacle joli et gratuit. Les chauffeurs et leurs clients prenaient des attitudes penchées. Tous les visages, tendus vers les balcons animés, souriaient.
Le champagne fut servi dans tous les ateliers et on dansa éperdument tout l'après-midi. Il y a eu des fêtes intimes dans toutes les maisons de couture les unes brillantes, les autres charmantes, toutes joyeuses. Celle qui réunit, hier, chez Mme Madeleine Vionnet, les 46 jeunes apprenties de son école professionnelle eut un caractère particulier, joyeux et solennel à la fois. On distribuait, en effet, des récompenses aux lauréates. Mlle Beckmans, présidente du syndicat des ouvrières, les félicita de leur labeur obstiné et des merveilleux résultats. M. Dangel, directeur de la maison, au nom de Mme Madeleine Vionnet, absente, sut leur dire les plus flatteuses paroles et ce qui ne lui fut point une corvée embrassa les charmantes jeunes filles : Mlles J. Bony, Jeanne Arnoult, A. Chevalier, G. Sally, Linette Theuret, Lucienne Capdeville, Juliette Bocard, Madeleine Boissard, qui eurent ainsi leur petite fête du travail, parmi la turbulence et la gaîté de leurs jolies camarades. Les sorties furent assez mouvementées. Des groupes en folie venant de la rue de la Paix, de la place Vendôme et des Champs-Elysées se mêlèrent à la foule des boulevards et exécutèrent autour des passants amusés des rondes endiablées.
Le soir, on continua de danser et nombreuses furent les Catherinettes qui se retrouvèrent à la Foire aux Fiancés», parce que, n'est-ce pas, on ne sait jamais...


Sainte-Catherine


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