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ASSISTANCE PUBLIQUE Le calvaire des gosses (De notre envoyé spécial)
Château-Chinon, 4 novembre. Sans desserrer les lèvres, la mère a vu river au cou de son nouveau-né, de trois jours ou de trois semaines, le collier bleu ou rose, suivant le sexe, et elle a quitté le Bureau d'abandon. L'irréparable est consommé. L'Assistance Publique enregistre son 3.000ème enfant trouvé de l'année. Elle va l'élever suivant sa rigide méthode administrative, sans pouponnière, sans goutte de lait, sans consultation de nourrissons. Elle s'en débarrasse, plutôt, et l'expédie a la campagne. -- Il y a une loi pour ça, dit-elle, et qui est parfaite... Cela lui suffit.
En exécution de cette intangible loi, donc, M. l'inspecteur provincial charge, le 13 de chaque mois, Mme la convoyeuse d'aller avec un lot de nourrices prendre à Paris livraison de trois, quatre, cinq, sept, dix orphelins.
La nourrice doit allaiter au sein, dit la loi. Mais il n'y a pas de loi qui oblige les Françaises, même paysannes, à avoir de lait, ni les candidates à être mères depuis sept mois au moins; et, les gens aisés n'étant guère tentés d'élever des gosses pour 120 francs mensuels, M. l'inspecteur a pris ce qu'il a pu : toutes nourrices sèches, sauf une. Le petit bâtard n'a qu'à se débrouiller. Munies chacune d'une « vêture », d'un mois de gages et du poupon geignant, ces dames s'en vont et prennent le terrible «train des nourrices». Celle dont le sein chaud est gonflé donne à téter. Les autres calment les cris désespérés de leur frêle fardeau vivant avec de l'eau bouillie, pendant le long, l'interminable voyage en 3° classe, dans les cahots, la fumée et le bruit avec plusieurs changements de trains. Seul, le veinard qui téte gigote encore à l'arrivée. Les autres, les trois, quatre, cinq ou dix autres, agonisent de soif et de faim.
On a juste le temps de les «changer» au Dépôt, avant qu'ils repartent encore, pour aller jusqu'au bout du calvaire au bout de la route, dans la montagne. Ce Dépôt ! Ah! il n'a pas, lui, l'orgueilleuse façade de l'avenue Victoria où l'on administre 40.000 enfants, d'après une loi parfaite, ni le sévère aspect de l'hospice des Enfants Assistés, rue Denfert-Rochereau ! C'est, dans une rue écartée, une pauvre bicoque qui sue la misère. Cela sent le bois brûlé humide, odeur dont s'imprégnera partout, désormais, l'enfant perdu, dans ce pays mamelonné et touffu, où les riches «cultivent» le bœuf nivernais à la claire robe blanche, qui se vend si cher, et les pauvres «la graine de bois de lit» Quatre ou cinq lits jumelés dans une salle basse, une «grande» niaise en «vêture» pour soigner «ses frères et sœurs», et, pas très loin, le cimetière. Beaucoup ne vont pas plus loin. Quelques-uns expirent près de leur nourrice, avant le prochain voyage mensuel de celle-ci à Paris «pour se réapprovisionner». Les deux tiers des enfants succombent avant que le premier mois de gages soit gagné... Le fossoveur creuse pour eux à la hâte une fosse à cent sous. Ils y viennent dormir de leur innocent sommeil sous des croix de bois rayées de blanc par un nom et une date: Untel, 1924. C'est tout. Ils n'étaient pas nés un jour connu. Ils partent sous l'étiquette qu'on leur colla. Et personne, en ces jours de novembre qui couvrent le coteau funèbre d'un somptueux or automnal, personne ne vient fleurir ces fosses où se désagrègent de misérables petits corps anonymes. Ils sont abandonnés. Sans caresses, sans baisers, sans mère, ils ont à peine vécu l'espace d'un matin. L'Administration limite ainsi sa dépense...
Emmanuel Bourcier.
LA POUPONNIÈRE MORTELLE Mme Rachilde veut bien nous adresser la lettre ci-dessous, qu'en rentrant à Paris je trouve avec celles d'autres lectrices, sur le même sujet. Nous joignons notre protestation à celle de l'éminent écrivain. E. B.
Paris, 30 octobre. Monsieur et cher confrère, J'ai enterré, ce matin, avec les parents désolés, un petit garçon de deux mois, l'un des trente bébés mal soignés de la pouponnière de Mme Doré Antoine, demeurant 28, rue de la Marne, au Perreux, dont vous avez parlé dans l’Œuvre du 25 octobre dernier. L'enfant est mort, parail-il, d'épuisement et, quand on l'a conduit à Trousseau, ii était couvert de vermine. Je suis allée chez la directrice de cette pouponnière que je n'ai pas rencontrée. C'est fort heureux pour elle. Mais, maintenant, me permettez-vous de demander, publiquement, quelle punition on compte lui infliger? Votre très dévouée,
RACHILDE
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