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L'Avenir d'Arcachon 30 novembre 1924


  LAvenir dArcachon le marquis  Boni de Castellane

Boni de Castellane

Le marquis Boni de Castellane, âgé aujourd'hui de 57 ans, qui fut mon collègue pendant quatre ans, de 1898 à 1902, vient de publier, sous le titre : Comment j'ai découvert l'Amérique, un livre du plus vif intérêt. On sait que ce descendant d'une très noble famille découvrit le nouveau continent quatre siècles après Christophe Colomb pour y épouser la fille d'un milliardaire, mademoiselle Gould, union qui se termina par un divorce au bout de douze années.
Ce volume, d'une lecture attachante et instructive, peut se diviser en trois parties: jugement sur les mœurs américaines, appréciation de quelques parlementaires et journalistes français, vie privée de l'auteur.
Le jugement sur les Américains des deux sexes semble dépourvu d'indulgence. L'auteur nous montre les femmes occupées de robes, de chapeaux, peu instruites, passionnées de plaisir, ayant un constant besoin de distraction. La jeune fille accepte difficilement une direction. Elle jouit d'une liberté presque complète, s'amuse de droite et de gauche, court en écervelée les restaurants avec les jeunes gens. Son ton avec les hommes est plein d'assurance; son ignorance la rend comique. Une fois mariée, l'enfant la gêne; elle se soucie peu de son développement moral; elle s'occupe peu de son intérieur; elle se fatigue assez vite de son mari; dans une aventure, elle entrevoit le divorce et compte sur son complice pour arranger la situation. Rarement elle personnifie l'épouse, l'ange de la maison et la gardienne du foyer. A soixante ans, elle porte les mêmes robes, les mêmes chapeaux et les mêmes pendeloques qu'à vingt ans.

L'Américain aime peu la femme. Aussi y a-t-il aux États-Unis peu de durables amours. Mais, par contre, on y voit beaucoup de passions éphémères et un nombre fantastique de divorces. La vanité de l'Américain est entachée de naïveté. Tout en niant son goût pour l'aristocratie, il s'aplatit devant la noblesse. Il aime les titres, les distinctions honorifiques et les décorations, parce qu'il n'y en a pas dans son pays. Aucun signe ne distingue le milliardaire de l'homme sans fortune. Le beau sexe possède une marque particulière : le collier de perles, qui, porté dans la rue, au théâtre, au bal ou à un enterrement, classe Madame parmi les importantes, les moyennes ou les petites fortunes et détermine la richesse du mari dont il est dit : Il vaut tant... » Cette expression résume toute la mentalité américaine.

Notre moderne Saint-Simon n'est pas moins sévère pour ses compatriotes. Voici quelques uns des portraits qu'il en peint, non à l'huile, mais au vinaigre:
Jules Lemaître n'était qu'un maître d'école amateur de littérature, jamais pressé de conclure, sans conception politique. Mme de Loynes le menait comme on fait sauter à la corde un enfant. En apprenant la mort de celle-ci, Adrien Hébrard s'écria: «La pauvre chère... Nous la retrouverons dans un demi- monde meilleur.»
Rochefort, gentilhomme révolutionnaire, antisémite, sensible comme une petite fille, était destructeur au delà de tout. Il se serait retourné contre ses amis s'ils fussent arrivés au pouvoir.

Pelletan avait quelques humanités; mais son sectarisme, son désordre incroyable, ne lui laissaient que la marque de l'orang-outang. Waldeck-Rousseau, avec sa sagesse simulée et une placidité recherchée, des yeux de poisson bouilli et un mégot au coin de la lèvre, parlait fortement.

On peut dire de Ribot ce que diзait Phocion du cyprès: «Il est haut. il est triste et ne porte pas de fruits.».

Considérant la bourse de sa femme comme inépuisable, Boni de Castellane ouvrit les écluses de ses goûts fastueux; il acheta des châteaux, des œuvres d'art, donna des fêtes somptueuses, à tel point qu'il dépensa soixante millions en douze ans. Les maîtresses, les amis, les politiciens auxquels il ouvrait généreusement sa bourse, en eurent leur part. Cette existence décousue finit par alarmer Mme de Castellane, d'autant plus qu'elle était jalouse. Un soir qu'il lui assurait avoir passé la journée à la Chambre, elle le regarda dans les yeux en lui demandant : «Dans quelle chambre?» Après le divorce, ce joyeux viveur se trouva sans le sou, et même endetté.

Très brave, il eut plusieurs duels, notamment avec M. de Rodays qu'il avait souffleté pour un article paru dans Le Figaro, et avec Turot à raison d'une insinuation perfide insérée dans "La Lanterne". J'assistai à cette dernière rencontre comme témoin de Charles Bernard, car il y eut, ce jour là, à la même heure et au même endroit, deux duels, celui de Boni de Castellane contre Turot et celui de Charles Bernard contre Gérault-Richard. Après que Boni eut allongé un coup d'épée à son adversaire, Charles Bernard piqua le sien à l'arcade sourcilière droite; la blessure eut été très grave un centimètre au dessous.

Beau, élégant, prodigue, aimant toutes les belles choses, Boni de Castellane nous apparaît, avec ses légers défauts et ses qualités brillantes, comme le vrai type du gentilhomme français. Un peu de ропdération lui eut fait éviter les écueils où sa barque s'est brisée. Ayant encore devant lui de nombreuses journées d'automne, il peut, en tenant compte des leçons de l'expérience, donner sa véritable mesure et jouer un rôle utile. C'est ce que lui souhaite de tout cœur un ancien collègue qui, bien que siégeant du côté opposé au sien, a conservé de sa parfaite courtoisie le meilleur souvenir.

Albert CHICHÉ. Ancien député de Bordeaux


Boni de Castellane Boni de Castellane vu par Sirius Anna Gould


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