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L'Œuvre 09 novembre 1924


 LOeuvre 1924 11 09 art 01 Le Massacre des Innocents.

L'ASSISTANCE PUBLIQUE N'EMPÊCHE PAS LES PETITS DE MOURIR
Le Massacre des Innocents

(De notre envoyé spécial)
Château-Chinon, 8 novembre.

- Ces deux-là, des frères, neuf et douze ans, cette petite aussi. Ce gros joufflu encore, avec la vêture. Mon école mixte compte autant d'élèves que celle du village, où il y a deux maîtres. Juste autant.. Là-bas, n'est-ce pas, les classes se sont vidées depuis que la terre rapporte tant... Ils n'ont plus que trente écoliers au lieu de cent cinquante... Mais, au hameau, la moitié vient de l'Assistance..
- Ils sont tous superbes !
- Oh! ils sont bien soignés, chez eux ! La mentalité est élevée, par ici : on lit les journaux...
- Mais ils sont tous grands ?
- Les femmes n'en prennent plus de petits.
Songeuse, la jeune normalienne regarde le soleil fondre les coteaux de bronze rouge, aux confins de la Nièvre, où les peupliers dressent droit sous le ciel gris leur clair plumet d'or. Un chien, près d'elle, chasse un troupeau de dindes promises au prochain réveillon. Elle a réfléchi.
- On les a vu grandir, dit-elle. On s'est attaché à eux. Ils ne donnent pas plus de mal que les autres, et ils jouent aussi bien qu'eux. Beaucoup ne seront guère loués avant leur quatorzième ou quinzième année.
- Pas de malades ?
- Un retardataire, seulement.
Elle l'appelle. Il arrive et baisse le nez. Il a une hernie. Ça le gêne, ce petit. Hein, Biban ?
Le médecin le soigne, je suppose ?
- Celui du bourg, oui, quand il faut : c'est un brave homme. On peut le déranger même la nuit, en cas de besoin. Il a sa bicyclette.
- Et celui de l'Assistance ?
Pourquoi hésiterait-elle ? Elle n'hésite pas:
- On le voit une fois par an, avec l'inspecteur, pour préparer «la louée». La nourrice ne «touche» que jusqu'à treize ans...
Biban lève les yeux. Il a douze ans.
- Et que fais-tu, bonhomme, chez toi ?
- Je soigne les vaches, dit Biban.
- Il se lève à six heures.
- Ça ne t'ennuie pas ?
- Non, m'sieu.
- Qu'est-ce que tu veux faire, plus tard ?
- Soigner les vaches...
- Va jouer... Il vous prend pour un inspecteur...
- Je vous salue, mademoiselle, et merci: l'Assistance est condamnée ! Ses yeux purs se troublent :
- Je n'ai rien dit...
- Certes! Mais, moi, je constate ! Vos quinze pupilles «de la Seine» - c'est bien ainsi qu'on s'exprime? enfin, «des enfants de l'amour», comme on dit, de la sale graine, sont magnifiques. Pourquoi n'en auriez-vous pas le double ?
- Parce qu'on ne me les envoie pas !
- Non ils meurent avant. Il y a le placement d'un matériel humain, si fragile, chez les moins expérimentés des éleveurs. Ne dites rien. Ne bougez pas : ie sais. Dans ce canton, il vint de Paris neuf enfants il y a trois semaines. Il en reste trois vivants.
- Oh !
Je vais être indiscret jusqu'au bout: c'est ainsi partout. Le souffle administratif dessèche 40.000 enfants nés viables, en vingt ans. C'est l'effectif d'un corps d'armée, ou, si vous préférez, la population d'une ville comme Cherbourg. Et savez-vous, mademoiselle l'institutrice, comment se nomme une telle puériculture?
- On ne m'avait jamais dit...
- On ne le dit à personne. On invoque les tares congénitales, on invoque le secret professionnel. On évince les mères repenties qui veulent revoir leur enfant. Cela s'appelle le massacre des innocents.

Emmanuel Bourcier,


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